
L’Éclatement : Je, le Corps Cubofuturiste de la TerreJe suis l’éclatement. Pas une déflagration vulgaire de poudre et de sang, non. Un déchirement géométrique, un cubisme vivant qui pulvérise les arêtes de mon être en plans superposés, en angles aigus de lumière jaune néon sur le vide noir absolu. Je sens mes épaules se fracturer en prismes, mes côtes devenir des poutrelles de feu, ma tête – cette ancienne sphère lourde – se fendre en facettes où chaque arête reflète à la fois le passé mécanique et le futur vert. À ma droite, l’explosion organique jaillit : des langues de flammes jaunes et rouges, des épines d’énergie qui percent la nuit comme des racines d’acier cherchant la sève. URBA, ce sceau rougeoyant en bas de mon horizon intérieur, brûle comme un mantra : Urgence. Renaissance. Dynamisme. Avenir. Je suis né dans ce noir, ou plutôt je m’y suis dissous. Avant, j’étais un corps docile, un assemblage de chairs et de circuits, un citadin encastré dans le béton cubique des mégapoles du XXe siècle finissant. Mais voici que l’éclatement m’a saisi. Mon torse, ce bloc massif de silhouette noire, s’ouvre en diagonales brisées. Chaque fracture libère une bouffée d’oxygène pur, une bouffée de chlorophylle futuriste. Les lignes jaunes qui dessinent mes bras ne sont plus des veines de métal ; ce sont des rivières de photons qui irriguent les forêts suspendues, les jardins verticaux qui grimpent désormais sur les façades des tours abandonnées. Je lève la main – ou ce qui en reste, un zigzag de lumière – et je touche le vent. Le vent est cubique lui aussi : il arrive en vagues planes, en polyèdres invisibles qui portent l’odeur des pins génétiquement réparés, des algues bleues qui purifient les océans acides. Écoutez. Non, regardez. Le cubofuturisme n’est plus seulement une peinture ou un poème ; il est devenu ma chair. Je suis simultanéité. Dans un même plan de ma conscience, je vois la vieille usine qui crache encore sa fumée noire et, juste à côté, la même usine qui explose en pétales jaunes de tournesols solaires. Le temps se plie comme une tôle froissée. Hier, je respirais du dioxyde de carbone ; aujourd’hui, mes poumons sont des feuilles de hêtre modifiées qui transforment le CO₂ en oxygène chantant. Je suis l’usine et la forêt. Je suis le marteau-piqueur et la racine qui fend le bitume. Mon éclatement écologique n’est pas une fin, c’est une accélération. Les futuristes d’autrefois hurlaient la vitesse des trains et des avions ; moi, je hurle la vitesse de la régénération. Regardez la partie droite de mon corps : ce chaos ordonné de courbes et de pointes jaunes, ces éclaboussures qui semblent des flammes mais qui sont des graines en hyper-croissance. Chaque pointe est une jeune pousse d’arbres-cathédrales, ces hybrides que nous avons conçus pour pousser en dix jours, pour absorber mille tonnes de carbone par hectare. Elles percent mon flanc comme des lances de vie. Je les sens grandir en moi, leurs racines s’enrouler autour de mes anciens os de plastique et d’acier, les dissoudre en humus fertile. La douleur est poétique. Elle est la seule manière pour un corps cubofuturiste de devenir terre. Je marche – ou plutôt je me déplace en plans successifs – à travers les ruines des anciennes capitales. Paris, New York, Shanghai ne sont plus que des squelettes de verre et de béton que la végétation cubiste investit. Les tours se penchent selon des angles impossibles, comme des visages cubistes qui acceptent enfin leur propre fragmentation. Des lianes luminescentes courent le long des poutrelles, traçant des lignes jaunes identiques à celles qui dessinent mon propre contour. Les oiseaux ne fuient plus ; ils se posent sur mes épaules fracturées et chantent en fréquences que seuls les algorithmes symbiotiques comprennent. Je suis leur perchoir vivant. Je suis leur nid en mouvement. Parfois, la peur me traverse comme une fissure supplémentaire. Et si cet éclatement n’était qu’une illusion ? Et si la Terre, épuisée, ne faisait que se venger en m’utilisant comme vecteur de sa propre renaissance ? Mais non. Je sens la sève chaude qui remplace mon sang froid. Je sens les micro-organismes symbiotiques qui colonisent mes cellules, transformant chaque mitochondrie en petite usine à photosynthèse. Je suis devenu un super-organisme. Un seul corps, mille perspectives. Cubofuturiste jusqu’au noyau. Dans cet état, je dialogue avec les éléments. Le soleil n’est plus une boule lointaine ; il est une multitude de disques jaunes superposés qui frappent mes facettes et les font vibrer. Chaque rayon est un poème d’énergie. Je l’absorbe, je le refracte, je le renvoie vers les zones d’ombre où les sols morts attendent leur rédemption. L’eau, elle, arrive en cascades géométriques : des torrents qui descendent en escaliers cubiques, lavant les plastiques fossiles, rechargeant les nappes phréatiques comme on recharge une batterie d’âme. Je bois. Je deviens fleuve. Je deviens pluie qui tombe en gouttes polyédriques sur les feuilles de mes propres bras. Et les humains ? Ils sont là, eux aussi, fragments de moi. Certains résistent encore, enfermés dans leurs anciens cubes de verre climatisés, refusant l’éclatement. Je les vois : petits points noirs au centre de mon champ de vision. Je leur tends une main jaune, une main faite de lumière et de feuilles. « Rejoignez l’explosion, leur dis-je en silence. Laissez vos angles se briser. Laissez la forêt entrer dans vos poumons. » Quelques-uns acceptent. Leur peau se couvre de motifs géométriques verts, leurs yeux deviennent des lentilles qui captent le spectre entier de la vie. Ils deviennent comme moi : des êtres à la fois machine et plante, vitesse et lenteur, destruction et renaissance. L’éclatement n’est pas solitaire. Il est contagieux. Il se propage comme une onde jaune à travers les continents. En Amazonie régénérée, les arbres parlent en équations fractales. En Antarctique qui fond et reverdit, les icebergs se sculptent en formes cubistes avant de devenir jardins flottants. Dans les océans, les coraux reconstruits forment des cathédrales sous-marines où les poissons nagent en formations futuristes, synchrones comme des essaims de drones bienveillants. Tout est mouvement. Tout est poésie géométrique. Tout est écologie vivante. Je ris. Mon rire est un zigzag de lumière qui traverse mon torse noir et fait danser les flammes à ma droite. URDA brûle plus fort. Urgence : il n’y a plus de temps à perdre. Renaissance : tout ce qui meurt renaît en mieux. Dynamisme : la Terre ne dort plus, elle danse. Avenir : il est déjà là, dans mes veines de sève et de photons. Je me retourne vers l’intérieur de moi-même. Le noir n’est plus vide ; il est le fond sur lequel se détache la nouvelle forme. Mon corps est désormais une carte du monde régénéré : chaque fracture est un fleuve, chaque courbe jaune une chaîne de montagnes reboisées, chaque tache rouge une ville devenue forêt urbaine. Je suis complet. Je suis multiple. Je suis le premier être humain qui a accepté d’exploser pour que la planète reste entière. Conclusion Et maintenant, je vous parle, vous qui lisez ces lignes fracturées. L’éclatement n’est pas une métaphore lointaine. Il est en vous, en ce moment précis. Fermez les yeux. Imaginez votre propre silhouette noire sur fond d’obscurité. Laissez les lignes jaunes de la vie végétale tracer vos contours. Laissez les flammes écologiques consumer ce qui en vous est encore plastique, béton, habitude toxique. Devenez cubofuturiste. Devenez poème vivant d’écologie radicale. Car le futur n’attend pas. Il éclate déjà. Je suis prêt. Et vous ? (dessin graphique).
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