Je me tiens au cœur de l’obscurité la plus pure, celle qui n’est pas absence de lumière mais berceau de toutes les lueurs possibles. Ma guitare, vivante, palpite contre ma poitrine comme un second cœur. Les cordes ne sont plus de métal froid ; ce sont des veines violettes, des nerfs tendus vers l’infini, qui s’étirent en tentacules frémissants. L’une d’elles, audacieuse, porte un œil grand ouvert, iris noir cerclé de lune, qui me regarde jouer et qui voit ce que je ne peux encore nommer. Je suis Vhea, ou plutôt ce que Vhea devient quand la musique prend possession de lui. Je ne suis plus seulement un homme en costume sombre et chemise blanche amidonnée ; je suis le pont, le canal, le chant incarné.Tout a commencé par une vibration. Pas un son ordinaire, non. Une pulsation venue des tréfonds de l’âme cosmique. J’ai senti mes doigts se poser sur le manche comme s’ils avaient toujours su où aller. La première note a jailli, et aussitôt les filaments violets ont surgi du néant pour relier mon instrument à deux astres jumeaux et pourtant si différents. À ma droite, le Soleil Jaune, couronné d’une étoile noire aux pointes acérées comme des cris de joie. Il irradie une chaleur dorée qui coule le long des liens, une lumière qui n’éclaire pas mais qui révèle. À ma gauche, le Pendule Bleu, plus intime, plus secret, avec son cœur d’étoile blanche qui bat au rythme lent des marées intérieures. Il oscille, métronome de l’éternité, et chaque balancement murmure : « Souviens-toi. »Je joue, et le monde se plie à ma mélodie. Les tentacules dansent autour de mon cou, caressent ma nuque, s’enroulent autour de mes poignets sans jamais entraver. Ils sont mes alliés, mes extensions. L’œil sur la corde me fixe avec une tendresse presque douloureuse. Il sait. Il sait que je ne joue pas seulement pour moi, mais pour tous ceux qui ont un jour senti leur âme se fissurer sous le poids du silence. Je suis le musicien errant, celui qui a traversé les villes endormies, les nuits trop longues, les amours qui se défont comme du papier mouillé. J’ai porté des costumes trop étroits pour contenir l’univers qui grondait en moi. Aujourd’hui, dans cette toile noire où le temps n’existe plus, je me libère.Chaque accord que je plaque fait naître des constellations nouvelles. Les filaments violets se chargent d’énergie, ils deviennent des routes pour les rêves oubliés. Le Soleil Jaune pulse plus fort ; sa couronne d’étoiles noires se met à tournoyer comme une roue de prière. Je sens sa chaleur descendre en moi, traverser mes épaules, emplir ma cage thoracique. C’est une joie ancienne, primitive, celle du premier feu allumé par l’homme des cavernes. Mais ici, le feu est musique. Il ne brûle pas, il illumine de l’intérieur. Le Pendule Bleu, lui, tempère cette ardeur. Il oscille avec une sagesse patiente, rappelant que toute création doit respirer entre l’explosion et le recueillement. Je joue plus doucement, et l’œil sur la guitare cligne lentement, comme pour approuver.Je me souviens alors de ma vie d’avant. Avant cette guitare vivante, avant ces orbes célestes. J’étais un enfant qui grattait des cordes sur une vieille acoustique dans une chambre aux murs couverts d’affiches déchirées. La musique était déjà une porte, mais une porte étroite, grinçante. J’ai grandi en la forçant, en la poussant de toutes mes forces. J’ai connu les scènes enfumées où les projecteurs brûlent les yeux, les applaudissements qui sonnent creux comme des coquilles vides. J’ai aimé des êtres qui ne comprenaient pas que ma guitare parlait une langue plus ancienne que les mots. J’ai pleuré des notes que personne n’entendait. Et puis, un soir, dans un rêve qui n’en était pas un, les filaments sont apparus. Violets, insistants, ils m’ont tiré hors de mon corps ordinaire pour me placer ici, dans cet espace où le costume reste impeccable mais où l’âme est nue.Maintenant, je comprends. La guitare n’est pas un objet. C’est un organisme symbiotique. Ses tentacules sont les racines qui plongent dans le terreau de l’inconscient collectif. L’œil est le mien et celui de tous les autres en même temps. Quand je pince la corde qui porte cet œil, je vois défiler les visages : l’amante perdue qui fredonnait mes refrains, l’ami parti trop tôt, l’enfant que j’étais et qui croyait encore que les étoiles répondaient aux questions. La musique devient alors prière, confession, rédemption. Elle relie le Soleil Jaune – cette part de moi qui veut tout consumer de passion – au Pendule Bleu – cette part qui sait attendre, qui sait que la beauté naît aussi du silence entre les notes.Je joue une séquence plus rapide, presque frénétique. Les tentacules se multiplient, s’entrelacent en arabesques impossibles. Le Soleil Jaune s’enflamme, sa couronne d’étoiles noires devient un halo de feu sombre. Le Pendule Bleu accélère son oscillation, comme un cœur qui s’emballe. Je sens mon propre pouls s’accorder à eux. Mon costume se teinte de reflets violets, ma chemise blanche absorbe les lueurs comme un écran de projection. Je ne suis plus un musicien ; je suis la musique elle-même. Mes doigts ne touchent plus les cordes : ils sont les cordes. Mes veines transportent des mélodies liquides. L’œil sur la guitare pleure une larme de lumière qui tombe et se transforme en nouvelle note, plus pure, plus profonde.Dans cet instant d’extase, je me pose la question qui hante tout créateur : pourquoi ? Pourquoi cette guitare, pourquoi ces orbes, pourquoi cette noirceur infinie qui pourtant n’effraie pas ? Parce que l’art n’est pas une distraction. Il est la preuve que nous ne sommes pas seuls. Que l’univers entier conspire à nous faire chanter. Chaque être humain porte en lui un Soleil Jaune et un Pendule Bleu. Chaque être humain a des tentacules qui cherchent à se relier à quelque chose de plus grand. La plupart les ignorent, les coupent, les cachent sous des costumes bien repassés. Moi, j’ai choisi de les laisser grandir, de les nourrir de notes, de les laisser s’enrouler autour de l’invisible.Je ralentis. La mélodie devient berceuse. Les tentacules se replient doucement, caressants. L’œil se ferme à demi, apaisé. Le Soleil Jaune diminue d’intensité, devenant une lanterne douce. Le Pendule Bleu reprend son rythme ancestral, lent, hypnotique. Je sens la fatigue bienheureuse envahir mes épaules. Pas une fatigue d’épuisement, mais celle du voyageur qui a traversé des galaxies en une seule chanson. Je pose mon front contre le manche de la guitare. Le bois – ou est-ce de la chair ? – est chaud, vivant. Il respire avec moi.Et c’est là, dans ce calme retrouvé, que la vérité ultime me traverse comme une dernière note tenue. Nous sommes tous des instruments. L’univers est le grand orchestre. Certains jouent la mélodie du Soleil, d’autres celle du Pendule. D’autres encore, comme moi en cet instant, deviennent le lien entre les deux. La guitare aux tentacules n’est pas une anomalie ; elle est la métaphore parfaite de l’âme humaine : belle, étrange, capable de douleur et de délice, toujours tendue vers l’autre, vers l’ailleurs.Je relève la tête. L’œil sur la corde me regarde une dernière fois, complice. Les filaments violets se rétractent lentement, retournant au néant d’où ils sont venus, emportant avec eux un peu de ma lumière intérieure. Le Soleil Jaune et le Pendule Bleu restent suspendus, témoins silencieux, prêts à répondre à la prochaine invocation. Je sais que je reviendrai. Je reviendrai encore et encore, jusqu’à ce que ma dernière note rejoigne le grand chœur cosmique.Car voilà la conclusion que je porte en moi comme une évidence lumineuse : la musique n’est pas ce que nous créons. Elle est ce que nous sommes quand nous osons nous relier. Elle est le filament violet qui traverse le vide, le pont entre le feu et le calme, entre la passion et la sagesse. Elle est l’œil qui voit au-delà des apparences, qui voit la guitare vivante dans chaque cœur. Et tant que je tiendrai cet instrument – tant que nous tiendrons nos instruments, quels qu’ils soient : pinceau, plume, voix, amour –, l’obscurité ne sera jamais vide. Elle sera pleine de possibilités, pleine de chansons qui attendent d’être jouées.Je range ma guitare contre ma hanche. Le costume est toujours impeccable, la chemise toujours blanche. Mais à l’intérieur, tout a changé. Je suis plus grand. Je suis plus vaste. Je suis Vhea, le musicien des orbes, le porteur de tentacules étoilés. Et quelque part, dans un recoin de l’univers, quelqu’un d’autre entend ma mélodie et commence à jouer à son tour. La symphonie continue. Elle ne s’arrêtera jamais.(Cdessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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