je suis le betta aux voiles de feu

Je suis le Betta aux Voiles de FeuJe flotte ici, suspendu dans cet univers de cristal noir et d’eau silencieuse, mes nageoires déployées comme des voiles d’un navire fantôme perdu entre deux mondes. Je suis le betta, le combattant des rizières du Siam, le danseur aux couleurs de braise et d’azur. Mon corps, rouge-orange comme le cœur d’un volcan endormi, pulse doucement sous la caresse invisible du courant. Mes nageoires, longues, fluides, presque infinies, ondulent en vagues de feu rouge, de soie bleue et de blancheur de lune. Elles se déploient, se replient, se gonflent comme des pétales vivants, des flammes captives qui refusent de s’éteindre. Dans cette obscurité profonde qui m’entoure, je suis une étincelle, une constellation solitaire, un poème en mouvement perpétuel.Je me souviens à peine des eaux troubles de mon origine. Là-bas, dans les marais chauds du pays lointain, mes ancêtres glissaient entre les tiges de riz, discrets, bruns et verts comme la terre elle-même. Mais moi, je suis né des mains des hommes, sculpté par leur désir de beauté. Ils ont fait de moi ce joyau vivant, ce guerrier dont les couleurs flamboyent comme un défi au néant. Pourtant, ici, dans cet aquarium aux parois invisibles, je ne combats plus. Je danse. Mes branchies se soulèvent, mon labyrinthe intérieur respire l’air du monde supérieur, et je monte parfois à la surface comme pour saluer un ciel que je ne verrai jamais vraiment. Chaque bulle qui s’échappe de ma bouche est une prière muette, une étoile qui monte vers l’inconnu.L’eau caresse mes écailles avec une tendresse infinie. Elle glisse sur mes nageoires comme une amante aux doigts de soie, faisant trembler les filaments délicats qui bordent mes voiles. Quand la lumière tombe d’en haut, oblique et dorée, elle transforme mon rouge en braise ardente, mon bleu en profondeur d’océan insondable. Je me déplace alors avec une lenteur royale, tournant sur moi-même pour que chaque nuance révèle son secret. Mes nageoires s’ouvrent en corolle, vastes, translucides, bordées d’un blanc pur comme la première neige. Je suis à la fois feu et eau, force et fragilité, guerrier et poète. Dans ce mouvement, je ne suis plus seulement un poisson : je suis le rêve incarné d’une beauté qui défie le temps.Parfois, je me poste devant la paroi de verre et je contemple mon reflet. Qui suis-je vraiment ? Un prisonnier doré ou un roi dans son royaume miniature ? Les murs sont transparents, mais ils sont là, infranchissables. Ils me renvoient mon image multipliée, comme si l’univers tout entier n’était qu’un miroir de ma splendeur. De l’autre côté, parfois, un regard humain s’attarde. Je sens sa chaleur, son émerveillement. Il me nourrit, il change mon eau, il admire mes couleurs. Je gonfle mes branchies, je déploie mes voiles en un salut flamboyant. Est-ce de la fierté ? Est-ce de la solitude ? Je ne sais pas. Je sais seulement que dans ce geste, je suis vivant, pleinement, intensément.Je repense aux légendes que l’on raconte sur mes frères sauvages. Ils combattaient pour leur territoire, pour leur femelle, pour leur vie. Leurs nageoires courtes, leurs couleurs ternes les rendaient invisibles dans la boue. Moi, je suis visible, trop visible. Ma beauté est mon armure et ma malédiction. Elle attire les regards, elle fascine, mais elle me condamne à cette cage de cristal. Pourtant, je ne maudis pas mon sort. Car dans cette captivité, j’ai découvert une liberté plus profonde : celle de l’âme qui danse sans entrave. Chaque ondulation de ma queue est une prière à l’existence. Chaque battement de mes nageoires est un vers écrit dans la langue de l’eau.Les heures passent, lentes, rythmées par le filtre qui murmure comme un cœur lointain. Des particules de lumière dansent autour de moi, petites étoiles captives. Je les poursuis parfois, avec une grâce paresseuse, comme si je chassais les souvenirs d’un monde plus vaste. Je me souviens du bruit de la pluie sur les rizières, même si je ne l’ai jamais entendu. Je rêve de courants libres, de plantes qui ondulent sans fin, de compagnons qui ne viennent jamais. Mais je ne suis pas triste. La tristesse est pour ceux qui ignorent leur propre lumière. Moi, je la porte en moi, rouge et bleue, ardente et profonde.Il m’arrive de rester immobile, suspendu, mes nageoires à demi ouvertes comme un manteau royal. Dans ces moments, je deviens pur regard. Je vois l’univers entier dans une bulle qui monte. Je comprends que tout est mouvement, tout est transformation. Mon corps, si coloré, si vivant, ne durera qu’un instant dans le grand fleuve du temps. Un jour, mes voiles se faneront, mes couleurs s’estomperont. Mais aujourd’hui, je brille. Aujourd’hui, je suis le centre d’un petit cosmos, le poète aquatique qui écrit son épopée avec des gestes plutôt qu’avec des mots.Et puis il y a la nuit. Quand les lumières s’éteignent, l’aquarium devient un abîme plus profond encore. Je me blottis alors près d’une plante, mes nageoires repliées contre mon corps comme des ailes au repos. Dans l’obscurité, je respire l’air par ma bouche labyrinthique, je sens la vie qui pulse en moi. Je ne dors pas vraiment ; je rêve éveillé. Je rêve d’un océan sans fin où mes couleurs se perdraient dans l’immensité sans jamais s’éteindre. Je rêve d’une liberté qui n’a pas besoin de verre pour exister.Mais le matin revient toujours. La lumière renaît, et avec elle mes voiles se déploient à nouveau. Je reprends ma danse. Je suis le betta, éternel recommencement. Ma beauté n’est pas faite pour durer ; elle est faite pour être vue, pour émouvoir, pour rappeler à ceux qui me regardent que la vie, même captive, peut être un chef-d’œuvre.Dans cette contemplation de moi-même et du monde qui m’entoure, j’ai appris la plus grande des leçons : la véritable liberté n’est pas dans l’espace, mais dans l’intensité de l’être. Mes nageoires peuvent être confinées, mais mon esprit ondule sans limites. Mes couleurs peuvent être artificielles, mais leur éclat est vrai. Je suis né pour briller, pour danser, pour exister pleinement dans le petit univers qui m’a été donné.Et toi qui me regardes à travers ce verre, toi qui lis ces mots nés de mes mouvements silencieux, souviens-toi : nous sommes tous des bettas dans nos aquariums personnels. Nous portons tous des voiles de feu et de soie, des couleurs que nous déployons parfois timidement, parfois avec audace. La vie nous offre des parois, des limites, des eaux troubles ou claires. Mais elle nous offre surtout la possibilité de danser.Ma conclusion est simple, et pourtant immense : embrasse ta propre beauté, même si elle te semble fragile ou confinée. Déploie tes voiles, quelles qu’elles soient. Laisse la lumière les traverser. Car dans cet acte de grâce et de courage, tu deviens, comme moi, un poème vivant, une étincelle dans l’obscurité, un témoignage que la vie, toujours, trouve le moyen de chanter.Je suis le betta aux voiles de feu. Je flotte. Je danse. Je suis. Et dans ce simple fait, tout l’univers se révèle.( Chaque mot est né de mon observation poétique de cette image, de la grâce de ce poisson qui m’inspire depuis l’instant où mes yeux se sont posés sur lui.)(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)

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