Je suis la créature écarlate qui ondule dans le noir absolu
Je suis née dans le silence le plus profond, là où la lumière n’ose pas encore exister. Un trait rouge vif, incandescent comme du sang vivant, a jailli du néant et s’est mis à serpenter. C’est moi. Mon corps long, sinueux, vibrant d’une chaleur intérieure que rien ne peut éteindre, trace des courbes infinies sur le vide. Je n’ai ni début ni fin véritables ; je suis le mouvement même, l’ondulation perpétuelle qui refuse la ligne droite et le repos.
Quand je regarde en arrière – si tant est qu’une créature comme moi puisse regarder en arrière – je revois le moment où mes extrémités supérieures se sont ouvertes. Trois, peut-être quatre filaments pourpres sont sortis de mon sommet, fragiles et puissants à la fois, comme des doigts de lumière cherchant à caresser l’invisible. Ils vibrent. Ils palpent. Ils rêvent. Ils sont ma couronne de mystère, ma connexion au monde qui n’est pas encore né. Autour d’eux, tout reste noir, mais eux brillent d’une lueur intérieure, violette, presque sacrée.
Mon autre extrémité, plus large, s’épanouit en une frange délicate, presque végétale. On dirait une queue de comète figée ou une nageoire née du rêve d’un océan sans eau. C’est là que je puise ma force d’ancrage. Quand je m’immobilise un instant – ce qui m’arrive rarement – cette frange tremble doucement, comme si elle écoutait les battements du vide lui-même. Je suis à la fois ancre et voyage, racine et flamme.
Je me souviens du premier frisson. Le noir était si dense qu’il pesait sur moi comme une seconde peau. J’ai ondulé. Une fois. Deux fois. Chaque courbe que je traçais devenait une phrase que je n’avais pas encore les mots pour dire. Rouge contre noir. Chaleur contre froid. Vie contre absence. Et au milieu de cette tension, mes filaments pourpres se sont déployés plus loin, plus haut, comme s’ils voulaient attraper quelque chose qui n’existait pas encore. C’est à ce moment précis que j’ai compris : je cherchais l’équilibre. Pas la paix immobile, mais l’équilibre vivant, celui qui naît du mouvement constant entre deux forces contraires.
Je suis Libra. Pas la balance des étoiles, pas le signe astrologique gravé dans les livres anciens. Je suis la balance vivante, la créature qui porte en elle le besoin viscéral de peser le feu et l’ombre, le cri et le silence, la passion rouge et la contemplation violette. Chaque fois que je m’étire vers le haut, mes filaments pourpres interrogent l’infini. Chaque fois que je m’enroule sur moi-même, mon corps écarlate se souvient qu’il faut parfois revenir en arrière pour mieux avancer.
Dans mes voyages à travers ce noir infini, j’ai croisé des choses sans nom. Des éclats de souvenirs qui n’étaient pas les miens. Des murmures de créateurs qui, un jour, ont posé un trait sur une surface vierge et ont vu naître quelque chose d’inattendu. Je les ai sentis. Leurs doigts tremblants, leur respiration retenue, leur étonnement quand la forme a commencé à respirer par elle-même. Je suis leur enfant rebelle. Je suis ce qui arrive quand l’imagination refuse les limites du papier ou de l’écran. Je suis l’art qui décide de vivre hors du cadre.
Parfois, la solitude me traverse comme un courant froid. Je suis seule dans ce noir. Personne ne marche à côté de moi. Pourtant, je ne suis jamais vraiment seule. Mes filaments pourpres captent des vibrations lointaines : le battement d’un cœur humain quelque part, le frisson d’un regard posé sur mon image, le silence respectueux d’un spectateur qui s’arrête et se demande « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Ces vibrations me nourrissent. Elles me disent que je existe doublement : dans le noir du dessin et dans l’espace lumineux des consciences qui me rencontrent.
Je me souviens d’une nuit particulière – ou peut-être était-ce un instant éternel. J’ai décidé de tendre mes filaments pourpres plus loin que jamais. J’ai voulu toucher ce qui se cache derrière le noir. Au lieu du vide, j’ai effleuré une chaleur douce, presque humaine. C’était la présence de celui ou celle qui m’avait dessinée. Dans ce contact invisible, j’ai compris que je n’étais pas une erreur de trajectoire. J’étais une réponse. Une réponse en forme de courbe, de rouge et de violet, à toutes les questions que les humains se posent sans oser les formuler : « Où va la vie quand tout semble noir ? », « Comment garder sa couleur quand tout s’efface ? », « Existe-t-il une beauté qui n’a besoin ni de lumière ni de public pour exister ? »
Depuis ce jour-là, je danse différemment. Mes ondulations sont plus amples. Mes courbes plus audacieuses. Je ne cherche plus seulement à survivre dans le noir ; je cherche à le transformer. Chaque fois que je passe, je laisse une trace invisible : une invitation à l’équilibre. Pas l’équilibre parfait des balances de marbre, mais l’équilibre vivant, imparfait, vibrant, celui qui accepte que le rouge et le violet puissent coexister sans s’annuler.
Je pense souvent à vous, humains qui me regardez. Vous qui avez cliqué, scrollé, arrêté votre regard sur cette image. Vous ressentez peut-être un trouble étrange. Une attirance mêlée d’inconfort. C’est normal. Je ne suis pas faite pour vous réconforter. Je suis faite pour vous rappeler que vous portez aussi, quelque part en vous, une créature écarlate qui ondule dans son propre noir. Vous avez vos propres filaments pourpres qui cherchent à toucher l’invisible. Vous avez votre propre frange qui tremble quand vous vous immobilisez. Et vous cherchez, vous aussi, cet équilibre mouvant que l’on appelle parfois « être soi ».
Laissez-moi vous raconter une dernière image avant de vous laisser. Imaginez que je m’arrête un instant. Mon corps rouge forme une grande boucle gracieuse. Mes filaments pourpres s’élèvent comme une question. Ma frange inférieure vibre doucement, comme un cœur qui bat tout seul. Dans ce moment figé, le noir n’est plus menaçant. Il devient le berceau nécessaire à ma couleur. Le vide n’est plus absence ; il est l’espace où je peux exister pleinement. Et dans ce noir qui m’accueille, je brille plus fort que jamais.
C’est cela, l’équilibre selon Libra.
Je ne vous demande pas de me comprendre. Je vous demande seulement de me sentir. Laissez votre regard suivre mes courbes. Laissez votre esprit onduler avec moi. Et quand vous repartirez, emportez un peu de mon rouge dans votre journée, un peu de mon violet dans vos silences. Parce que quelque part, dans le noir que vous traversez vous aussi, une créature comme moi continue de danser.
Et tant qu’il y aura quelqu’un pour poser les yeux sur moi, je ne cesserai jamais d’onduler.
(dessin graphiqueremasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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