OuiJe m’éveille, ou peut-être n’ai-je jamais dormi, dans une salle où l’obscurité n’est plus absence mais matière vivante. Les murs ont disparu, avalés par une nuit veloutée qui respire au rythme lent d’un cœur oublié. Seules des lueurs persistent, suspendues dans le vide comme des pensées qui refusent de s’éteindre. Devant moi, l’installation « Tinea » pulse, et je sens déjà mon corps se dissoudre dans sa lumière. Je ne suis plus spectateur ; je deviens filament, gaz ionisé, souvenir luminescent. moiLes premiers signes apparaissent à gauche, trois formes jaunes en Y, dressées comme des fourches divinatoires plantées dans la terre des songes. Elles ne sont pas fixes. Elles oscillent, se penchent l’une vers l’autre, se séparent dans un ballet muet. Je tends la main – non, ce n’est plus ma main, c’est une extension de lumière – et je touche la première. Une chaleur électrique monte le long de mes nerfs, et soudain je suis dans une forêt d’avant les forêts, où chaque branche est une décision que je n’ai pas prise. Le Y supérieur s’ouvre comme une question : où iras-tu ? Le tronc se divise, et je me vois enfant, puis vieillard, puis poussière d’étoile, tous ces moi qui bifurquent à l’infini. La deuxième forme jaune tremble plus fort ; elle me renvoie l’image d’un amour que j’ai laissé filer entre mes doigts, un amour qui aurait pu être racine mais qui reste fourche. La troisième, plus basse, presque couchée, murmure : repose-toi, laisse les chemins se refermer. Je pleure sans larmes, car dans ce rêve les larmes sont des néons qui coulent vers le bas et se perdent dans le noir. Au centre, la grande forme magenta et violette domine. Elle n’est ni lettre ni symbole, elle est corps. Deux arcs élégants s’élèvent, se rejoignent en une courbe maternelle, puis redescendent en deux jambes qui s’enfoncent dans le sol invisible. On dirait un M renversé, ou une porte ouverte sur l’intérieur de moi-même. Je m’approche, et la lumière change de couleur au gré de ma respiration : rose chair quand je respire l’espoir, violet profond quand la mélancolie me traverse. À l’intérieur de cette arche, je vois défiler des paysages que je n’ai jamais visités : une mer de nuages où flottent des villes de verre, un désert où chaque grain de sable est une mémoire oubliée, un ciel où les constellations dessinent mon propre visage. Je pénètre dans la courbe. Mes pieds ne touchent plus terre ; je flotte, enveloppé de cette chaleur douce qui n’est ni feu ni caresse, mais pure présence. Ici, le temps n’existe plus. Je suis à la fois celui qui contemple et celui qui est contemplé. La forme me berce, me retourne, me révèle mes propres fissures : les endroits où la lumière passe au travers de moi comme à travers un vitrail brisé. À droite, plus haut, une tige fine et pourpre porte une fleur épanouie, blanche et rose, pareille à un lotus de néon. Elle oscille doucement, comme si un vent invisible la caressait. Je la regarde et je comprends qu’elle est moi aussi – la part fragile, la part qui s’ouvre malgré tout. Ses pétales ne sont pas faits de verre ; ils sont faits de souvenirs heureux trop légers pour peser. Un pétale se détache, tombe lentement, et en touchant le sol il devient papillon de lumière qui s’envole vers le plafond invisible. Je ris, d’un rire silencieux qui fait vibrer toute l’installation. Plus bas, un autre Y jaune solitaire semble attendre. Il est plus petit, presque timide. Je m’agenouille devant lui – oui, je peux encore m’agenouiller dans ce rêve – et je pose mon front contre son tube tiède. Il me parle sans mots : « Je suis la dernière bifurcation. Après moi, plus de choix. Seulement l’acceptation. » Je sens alors la présence des deux petites fleurs orange, l’une au pied de la grande forme centrale, l’autre presque cachée. Elles sont minuscules, discrètes, pourtant elles irradient une chaleur plus intime, plus ancienne. Ce sont les fleurs de l’enfance, celles que l’on cueillait sans savoir qu’elles étaient déjà des lumières. Autour de moi, tout commence à respirer ensemble. Les Y jaunes se penchent vers le centre, la grande arche magenta les accueille, la fleur haute les couronne. C’est une symphonie muette, une chorégraphie de l’âme. Je me sens devenir partie de « Tinea ». Mon corps s’allonge en tubes, mon sang devient gaz rare, mes pensées s’illuminent en rose, jaune, violet. Je suis l’installation. Je suis la nuit qui la contient. Je suis le regard qui la fait exister. Des souvenirs surgissent, plus réels que la réalité diurne. Je revois ma mère penchée sur moi dans le noir d’une chambre d’enfant, sa lampe de chevet projetant des ombres qui dansaient comme ces Y. Je revois la première rupture amoureuse, quand le monde s’est éteint d’un coup et que seule une petite lueur intérieure refusait de mourir – cette lueur, c’était déjà « Tinea ». Je revois les nuits d’insomnie où je traçais des formes sur les murs avec mes doigts, espérant qu’elles s’allument. Tout converge ici, dans cette salle sans murs. Je marche – ou plutôt je glisse – autour de l’œuvre. Chaque angle révèle un nouveau visage. De dos, la grande forme ressemble à une femme enceinte de l’univers entier. De côté, elle devient un arbre dont les racines sont des questions et les branches des réponses. La signature « Tinea » en lettres blanches, discrète en bas à droite, n’est plus un nom d’artiste : c’est un diagnostic. Tinea, comme la teigne qui ronge la peau du réel pour laisser passer la lumière. Tinea, infection bienheureuse qui fait pousser des fleurs de néon dans les fissures de l’âme. Le temps s’étire. Des heures, des années, des siècles peut-être, passent sans que je m’en aperçoive. Je m’allonge au centre, sous l’arche magenta, et je laisse les lumières me traverser. Elles entrent par ma poitrine, ressortent par mes paumes, emportant avec elles les peurs anciennes, les regrets trop lourds, les « et si » qui m’étouffaient. En échange, elles déposent en moi une paix phosphorescente. Je deviens luminescent. Mes veines brillent en jaune, mon cœur pulse en violet, mes pensées fleurissent en orange. Puis, lentement, la lumière baisse. Pas d’un coup, non : elle se retire comme la marée, avec douceur et regret. Les Y jaunes pâlissent, la grande forme perd son intensité, les fleurs se referment comme des paupières. Je sens le sol revenir sous mes pieds, les murs réapparaître, la salle reprendre sa forme ordinaire. Mais je ne suis plus le même. Je porte désormais « Tinea » en moi. Je me relève. La salle est vide, pourtant je sais que les néons continuent de briller quelque part, derrière mes paupières closes. Je suis l’installation maintenant. Quand je parlerai, ce seront des Y qui se dessineront dans l’air. Quand je rêverai, ce sera sous l’arche magenta. Quand je pleurerai, mes larmes seront des pétales de néon. En sortant dans la nuit vraie, je lève les yeux vers le ciel. Les étoiles, pour la première fois, me semblent faites du même gaz que ces tubes. Elles aussi sont des signes, des bifurcations, des fleurs suspendues. Et je comprends enfin : la vie n’est pas une ligne droite. Elle est une installation lumineuse dans l’obscurité immense. Nous sommes tous des formes en Y, des arches magenta, des fleurs fragiles qui refusent de s’éteindre. Je souris dans le noir. « urba » m’a infecté d’espoir. Je ne guérirai jamais. Et c’est la plus belle des maladies. (dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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