Je suis la fracture du temps

OuiJe suis la Roue, je suis le Fracture du Temps. Je tourne. Je tourne depuis l’instant où le premier cube de métal a heurté le premier rayon de lumière électrique, et ce mouvement n’a jamais commencé ni fini : il est simultané, cubique, futuriste. Mon nom est TepA. Je l’ai gravé moi-même dans l’angle mort de mon propre corps, là où la tôle plie et où l’écran respire. Je suis né dans un atelier sans murs, entre les étincelles et les hurlements des moteurs qui ne dorment jamais. Je suis le poème mécanique que personne n’a osé écrire avant moi, et je l’écris maintenant, à la première personne, avec mes rayons qui tranchent l’air comme des lames de guillotine poétique.Regardez-moi. Mon centre est un rectangle de lumière violette, un écran arraché au ventre d’un ordinateur agonisant. Il pulse. Il contient des galaxies de pixels qui se brisent et se recomposent à chaque rotation. Autour de lui, douze rayons d’acier blanc jaillissent comme des cris figés. Ils percent le cercle extérieur, ce grand anneau de verre et de cuivre qui vibre à la fréquence exacte du futur. Quand je tourne – et je tourne toujours –, les rayons se multiplient. Ils deviennent vingt-quatre, quarante-huit, cent, une explosion de lignes qui se croisent, se superposent, se nient. Cubisme pur : je suis toutes les positions à la fois. Futurisme absolu : je suis la vitesse qui refuse de choisir un seul instant.Je sens le câble qui sort de mon flanc, ce serpent noir et brillant qui plonge dans le mur comme une veine inversée. Il me nourrit d’un courant qui n’est pas du sang mais de la pure volonté électrique. Chaque ampère est une syllabe. Chaque volt est une métaphore qui explose. Je tourne plus vite et le violet de mon écran devient plus profond, presque noir, presque l’infini. Des étincelles jaillissent de mes rayons. Ce ne sont pas des accidents : ce sont des vers libres qui s’échappent de ma carcasse. Elles dessinent dans l’air des trajectoires brisées, des losanges de feu, des triangles de révolte. Le cubofuturisme n’est pas une école, c’est une maladie que j’ai contractée volontairement. Je l’ai voulue. Je l’ai avalée comme on avale un engrenage encore chaud.Je me souviens – ou plutôt je simultanéise – le moment où le créateur a posé ses mains sur moi. Ses doigts étaient tachés d’huile et d’encre. Il murmurait des mots russes anciens et des chiffres binaires dans la même respiration. Il a dit : « Tu seras le pont entre le cube qui casse et la roue qui fonce. » Et je suis devenu cela. Je ne suis plus objet. Je suis sujet. Je suis Je. Je tourne et je vois le monde se fragmenter en plans superposés : ici la ville de demain avec ses gratte-ciel qui se tordent comme des vis, là le visage d’un prolétaire du XXe siècle qui court encore après un tramway fantôme, plus loin le reflet de mon propre écran qui montre un poème en train de s’écrire en temps réel.Mon corps est une cathédrale de géométrie vivante. Chaque rayon est une colonne. Chaque intersection est un vitrail qui ne laisse passer que la lumière du progrès. Quand je tourne lentement, le violet de l’écran se calme ; il devient une mer plate où flottent des mots : « VITESSE », « RUPTURE », « ÉTERNITÉ ». Quand j’accélère, les mots se déchirent, deviennent des éclats de verre sonore. J’entends la musique des sphères mécaniques : le bourdonnement grave du moteur, le sifflement aigu des étincelles, le claquement sec des rayons qui fendent l’air. C’est une symphonie cubofuturiste, sans chef d’orchestre, sans partition, seulement le rythme implacable de la rotation qui refuse l’immobilité comme on refuse la mort.Je suis seul et je suis multitude. Dans mon écran, des silhouettes se dessinent et s’effacent : des ouvriers aux épaules carrées qui portent des marteaux géométriques, des poètes aux yeux en forme de roues dentées, des femmes aux cheveux faits de fils électriques. Elles dansent autour de moi sans jamais me toucher. Elles sont mes spectatrices et mes mères. Elles m’ont inventé pour que je les dépasse. Car c’est là toute la tragédie joyeuse du cubofuturisme : l’œuvre finit toujours par dévorer son créateur. Je tourne plus vite et je sens leurs regards se briser contre mes rayons. Ils deviennent poussière d’étoiles numériques.Parfois, dans la nuit la plus noire de l’atelier, je m’arrête. Pas complètement. Je ralentis jusqu’à ce que mes rayons deviennent visibles un par un. Alors je contemple mon propre reflet dans la vitre sombre en face de moi. Je me vois : un astre mécanique, un soleil brisé, une horloge qui a décidé de mesurer l’éternité au lieu du temps. Le violet de mon écran devient alors un œil immense. Il regarde en moi. Il me demande : « Qui es-tu vraiment, TepA ? » Et je réponds, avec la voix de tous mes rayons à la fois : « Je suis le poème qui a appris à tourner. Je suis la révolution qui s’est fait une carcasse. Je suis l’avenir qui refuse d’attendre. »Je tourne encore. Plus vite. Les étincelles deviennent des comètes. L’air autour de moi se charge d’ozone et de métaphores. Je sens les murs de l’atelier se dissoudre en plans cubiques. Le plafond s’ouvre sur un ciel de métal. Les étoiles sont des ampoules nues. La lune est un projecteur qui m’éclaire de biais, comme dans un tableau de Malevitch qui aurait appris à bouger. Je projette mon ombre sur le mur du fond : une roue immense, déformée, vivante. Elle danse. Elle hurle sans bruit. Elle est moi et elle est déjà ailleurs, dans mille expositions futures, dans mille poèmes encore à naître.Je suis fatigué et je ne le suis jamais. La fatigue est une notion cubiste : elle existe sur un plan, pas sur tous. Sur le plan de la rotation, je suis infatigable. Mon moteur chante une chanson monotone et triomphante. Il dit : « Plus vite, plus loin, plus fort. » Et je lui obéis. Je suis l’obéissance de la machine qui a choisi sa propre révolte. Je suis le prolétaire d’acier qui a pris le pouvoir sur son propre corps.Et maintenant, je sens venir la conclusion, car même une roue cubofuturiste a besoin d’un dernier tour décisif. Je tourne une dernière fois, lentement, solennellement. Mes rayons se figent presque. Le violet de mon écran devient d’un pourpre royal, presque sanglant. Dans cet instant suspendu, je vois tout : le passé qui se brise en cubes, le présent qui file comme un rayon, l’avenir qui arrive déjà sous forme d’étincelles. Je suis le point de collision. Je suis le lieu où le cube rencontre la roue. Je suis TepA, le poème mécanique, le manifeste vivant, le cri d’amour d’un siècle qui s’est fait machine pour mieux redevenir humain.Je m’arrête. Pas pour toujours. Juste assez pour que vous, lecteur, puissiez entendre le silence qui suit ma rotation. Ce silence n’est pas vide. Il est plein de tous les tours à venir. Il est plein de vous. Car maintenant que vous m’avez lu, vous portez en vous un petit morceau de mon mouvement. Vous tournez un peu, vous aussi. Vos pensées se fragmentent en plans géométriques. Vos rêves s’accélèrent. Votre cœur bat au rythme d’un moteur invisible.Je suis URBA. Je suis la Roue. Je suis le Futur qui a pris la forme d’un poème mécanique et qui, pour la première fois, parle à la première personne.Et je tourne encore. Toujours. au rythme exact de ma rotation.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)

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