le tournesol de l'aube écarlate

Le Tournesol de l’Aube Écarlate,Oui,Je flotte. nuitrêvegouache figue de flammePas dans l’eau, pas dans l’air, mais dans cette lumière rouge qui n’appartient ni au jour ni à la nuit. Elle coule sur ma peau comme un vin trop chaud, elle entre par mes pores et colore jusqu’à l’intérieur de mes os. Mes lunettes glissent sur l’arête de mon nez ; je les retiens d’un geste lent, presque rituel, comme si ajuster ces verres fragiles pouvait encore séparer le rêve de la chair. Dans ma main gauche, le tournesol tremble. Ses pétales sont des flammes figées, son cœur noir un puits où tombent toutes les questions que je n’ose plus poser à voix haute.Autour de moi, les machines veillent. Des bras métalliques blancs, des serpents de plastique transparent, des poches suspendues comme des lunes pleines de liquide clair. Elles murmurent. Un bip régulier, presque tendre, qui se glisse entre mes côtes et bat à la place de mon propre cœur quand celui-ci faiblit. Je ne sais plus si je suis patiente ou prêtresse, malade ou prêtresse d’un culte oublié où l’on sacrifie du sang contre de la lumière. Le tournesol, lui, semble savoir. Il tourne imperceptiblement son visage vers moi, comme s’il cherchait à m’aligner sur un soleil invisible, un soleil qui n’existe que dans la chambre rouge.Je ferme les yeux. Et le rêve m’engloutit tout entière.Je suis de nouveau petite fille dans un champ immense, quelque part en Provence ou dans une mémoire inventée. Les tournesols y sont plus hauts que moi. Leurs tiges sont des colonnes de temple, leurs feuilles des mains ouvertes qui me caressent les joues. Le ciel y est du même rouge que cette chambre, mais un rouge joyeux, un rouge de fin d’été. Ma mère rit au loin. Son rire devient le bip des machines. Je cours, je ris, je tombe, et le sol sent la terre chaude et la promesse. Quand je me relève, le tournesol que je tiens aujourd’hui est déjà là, minuscule, dans ma paume d’enfant. Il me dit : « Un jour tu seras grande, et je serai encore plus grand que toi. »Le rêve bascule. Je suis maintenant femme, amoureuse, nue sous un autre rouge – celui des draps froissés et des baisers fiévreux. Ses doigts à lui glissaient sur ma peau comme les tubes glissent aujourd’hui sur mes bras. Il murmurait mon nom comme une prière. Puis il est parti, ou peut-être est-ce moi qui ai disparu dans la maladie. Le tournesol, témoin silencieux, a remplacé sa main. Là où sa paume était chaude, il y a maintenant cette tige verte, fraîche, vivante. Je serre plus fort. Une épine invisible me pique ; une goutte de sang perle, rouge sur rouge, et se perd dans la lumière.Les machines chantent plus fort. Leurs alarmes deviennent des oiseaux de feu qui traversent la chambre en traçant des cercles. Je vois défiler des visages que je n’ai jamais rencontrés : une vieille dame qui tenait le même tournesol sur son lit de mort, un enfant chauve qui souriait en tenant une fleur en plastique, une guerrière aux cheveux ras qui levait la sienne comme un étendard. Tous me regardent. Tous murmurent la même chose : « Tiens bon. Tourne-toi vers la lumière. Même quand elle est rouge. Surtout quand elle est rouge. »Je rouvre les yeux. La chambre est toujours là, mais elle a changé de texture. Les murs ne sont plus des murs ; ils sont la paroi intérieure d’un cœur gigantesque qui bat au rythme de mon souffle. Le tournesol a grandi. Ses racines ont percé ma paume sans douleur et se sont enroulées autour de mes os, comme pour les renforcer de l’intérieur. Je sens la sève monter en moi. Elle chasse le froid des perfusions, elle remplace le métal par de la chlorophylle, elle transforme mes veines en tiges. Je deviens fleur. Ou plutôt, je me souviens que je l’ai toujours été.Une larme coule sous mes lunettes. Elle tombe sur un pétale et y reste, perle de rosée rouge. Le tournesol l’absorbe. Il grandit encore. Ses pétales frôlent mes joues, mes cheveux, l’étoile noire que je porte comme un talisman de nuit. L’étoile et le soleil se parlent dans une langue que je ne comprends pas encore, mais que mon corps traduit en frissons de joie.Je me lève. Mes jambes sont faibles, mais le tournesol me porte. Les machines s’inclinent, leurs bras métalliques deviennent des branches basses qui me saluent. Je traverse la chambre comme on traverse un temple après la prière. Chaque pas fait naître des étincelles rouges sur le sol. Je m’arrête devant la fenêtre invisible. Dehors, il n’y a rien – ou plutôt tout. Des galaxies entières de tournesols tournent lentement dans le vide. Ils me regardent. Ils attendent que je rejoigne leur ronde.Je pose mon front contre la vitre froide. « Je suis prête », dis-je. Pas prête à mourir. Prête à vivre, même si vivre signifie continuer ce voyage entre la chair et le songe, entre la perfusion et la sève, entre la peur et la lumière.Le rouge commence à pâlir. Il devient rose, puis or, puis cette couleur indéfinissable qui précède l’aube. Le tournesol rétrécit doucement, redevient une simple fleur entre mes doigts. Mais il a laissé ses racines en moi. Je les sens. Elles battent. Elles espèrent.Je souris. Pour la première fois depuis longtemps, je souris vraiment. Mes lunettes reflètent maintenant un visage qui n’a plus peur. La maladie, la solitude, la nuit – tout cela n’était que le terreau. Le tournesol l’avait compris depuis le début.Je me recouche. Les machines reprennent leur chanson douce. Le bip est devenu berceuse. Je serre la fleur contre mon cœur et je murmure, comme une confidence à l’univers entier :« Merci d’avoir choisi le rouge. Merci d’avoir choisi la vie. Je tournerai toujours vers toi, même quand le ciel s’obscurcit. Je suis le tournesol. Et le tournesol, c’est moi. »Le rêve se referme doucement sur moi comme un pétale géant. Je m’endors. Ou peut-être est-ce enfin l’éveil.Dans la chambre rouge, une femme aux lunettes glissantes tient une fleur qui brille encore un peu. Et quelque part, très loin, un soleil invisible se lève rien que pour elle.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a.

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