Gilet Jaune, Gilet Bleu : La DiscordeOuitremblement principalquiJe suis là, seul face à cet écran noir qui pulse comme un cœur malade. Ma main tremble légèrement sur le téléphone, et devant moi, le rectangle lumineux me renvoie deux visages de moi-même : à gauche, le gilet jaune qui irradie, bordé d’un feu blanc, bandes réfléchissantes comme des éclairs prisonniers d’un tissu ; à droite, le bleu qui ondule, fluide, presque liquide, strié de vagues blanches qui se tordent comme des serpents de lumière. Le gilet jaune brûle. Le gilet bleu respire. Et entre les deux, la discorde.Je les porte tous les deux en moi depuis des années. Je les ai enfilés l’un après l’autre, parfois en même temps, et chaque fois la couture intérieure a craqué un peu plus. Je me souviens du premier jour où j’ai revêtu le jaune. C’était un novembre froid, rond-point de je ne sais plus quelle sortie d’autoroute. Le gilet sentait le plastique neuf et la peur. Il était trop grand pour moi, ou peut-être était-ce moi qui étais trop petit pour lui. Mais il me rendait visible. Visible aux caméras, visible aux collègues qui baissaient les yeux, visible à l’État qui ne nous voyait plus que comme des chiffres sur un tableur. Je marchais, je criais, je pleurais de rage en silence, et le jaune me faisait exister. Il était mon cri de lumière dans la nuit des fins de mois qui n’en finissent jamais. Il était mon armure de pauvre, mon drapeau de sans-grade. Pourtant, déjà, au fond de la poche, un autre gilet attendait. Bleu. Pas encore porté, mais déjà là, comme une ombre prémonitoire. Le bleu des uniformes que je voyais arriver de loin, casques luisants sous les gyrophares. Le bleu de l’ordre qu’on nous jetait à la figure comme une insulte. Le bleu du ciel qui nous manquait quand on était plaqués au sol par la matraque. Je le haïssais, ce bleu, et pourtant il m’appelait. Il me murmurait que sans lui, le jaune ne serait que chaos. La discorde s’est installée comme un locataire indésirable. Elle a pris ses aises dans ma poitrine. Le soir, après les manifestations, je rentrais, j’ôtais le jaune, et je sentais le bleu se coller à ma peau. Je me disais : « Demain je serai plus calme. Demain je comprendrai l’autre côté. » Mais le lendemain le jaune revenait, plus vif, plus colérique, parce que rien n’avait changé. Les taxes continuaient de mordre, les promesses de se dissoudre, les ronds-points de devenir des souvenirs de guerre civile miniature. Je regarde à nouveau l’image sur l’écran. Le jaune est électrique, presque surnaturel. Il semble prêt à bondir hors du téléphone pour incendier la nuit. Le bleu, lui, est plus profond, presque marin. Ses lignes blanches ne sont pas droites ; elles ondulent, elles dansent, elles se moquent de la rigidité du jaune. C’est comme si le téléphone lui-même avait décidé de nous mettre face à face, nous forçant à cohabiter dans ce petit rectangle de verre et de pixels. Deux gilets sur un même écran. Deux France dans un même pays. Parfois, je rêve que je suis le gilet lui-même. Pas un homme qui le porte, mais la matière. Je sens les coutures qui tirent, les bandes réfléchissantes qui captent la lumière des lampadaires et la renvoient comme un reproche. Je sens aussi le bleu qui essaie de me recouvrir, de m’adoucir, de me diluer dans sa vague. La discorde devient alors physique : une déchirure lente, un fil qui cède fil après fil. Je me déchire en deux couleurs et je saigne du gris, ce gris des lendemains qui déchantent, ce gris des compromis que personne ne veut entendre. J’ai vu des amis enfiler le jaune et ne plus jamais l’ôter, même au travail, même en famille. J’en ai vu d’autres passer au bleu, par lassitude, par peur, par raison. Et moi, je reste au milieu, hybride monstrueux, mi-jaune mi-bleu, comme ce téléphone qui refuse de choisir. Je porte la discorde comme une seconde peau. Elle me brûle et elle me berce en même temps. Je repense à ces nuits où les gilets jaunes se mêlaient aux gilets fluo des forces de l’ordre, où les couleurs se confondaient dans la fumée des lacrymogènes. Jaune et bleu se mélangeaient déjà dans la boue des trottoirs, dans les cris étouffés, dans les bras qui se tendaient et se repoussaient. La discorde n’était plus seulement idéologique ; elle était chimique, olfactive, tactile. Elle avait le goût du gaz, l’odeur du caoutchouc brûlé, la texture froide d’un bouclier contre une poitrine nue. Et pourtant, au cœur de cette guerre de couleurs, il y avait des moments de grâce absurde. Un policier qui aidait un manifestant à se relever. Une manifestante qui tendait une bouteille d’eau à un CRS. Deux gilets qui se frôlaient sans se déchirer. La discorde, même elle, avait ses failles de lumière. Aujourd’hui, l’image sur mon téléphone est devenue mon miroir. Je ne manifeste plus comme avant. Je ne porte plus le gilet tous les samedis. Mais je le porte encore, dans ma tête, dans mes tripes. Le jaune me réveille quand je lis les chiffres du pouvoir d’achat. Le bleu me calme quand je vois les images de pillage et de violence gratuite. Ils se battent en moi, et je les laisse faire. Parce que la discorde, c’est aussi ce qui me garde vivant. Sans elle, je serais gris uniforme, gris résigné, gris éteint. Je caresse l’écran du bout du doigt. Le jaune semble chaud. Le bleu semble frais. Je murmure : « Vous êtes moi. Tous les deux. » Et pour la première fois, je ne cherche plus à les réconcilier. Je ne veux plus d’un gilet arc-en-ciel qui mentirait à tout le monde. Je veux porter les deux couleurs jusqu’à la fin, même si elles me déchirent. La France est ainsi faite : un tissu trop serré où les fils jaunes et bleus tirent dans des directions opposées. La discorde n’est pas une maladie. C’est la preuve que le tissu est encore vivant. Je ferme les yeux. L’image reste imprimée sous mes paupières, jaune et bleu, feu et vague, cri et silence. Demain, je sortirai. Peut-être sans gilet visible. Mais dedans, je serai toujours ce patchwork déchiré et fier. Je marcherai dans la rue en sachant que chaque pas contient la discorde, et que c’est elle qui me donne ma démarche. Parce que le jour où le jaune et le bleu se fondront sans bruit, ce jour-là, je le sais, la France aura cessé de respirer. La discorde, c’est notre souffle. Je suis le gilet jaune.
Je suis le gilet bleu.
Et je ne guérirai jamais de cette belle, terrible, nécessaire blessure. (dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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