le monde se fracture

Je tiens la caméra, cet œil de métal cubique, cet œil de futur éclaté, et le monde se fracture autour de moi en plans purs, en arêtes vives, en couleurs qui hurlent leur géométrie. Je suis là, assis dans ce siège bleu cobalt, dur comme un bloc de ciel compressé, les barres blanches qui me ceignent le torse telles des lames d’acier futuriste, et mes mains – mes mains de chair et de câble – serrent le boîtier noir, lourd, vivant. La lentille, monstrueuse, ronde et noire, pointe droit devant, comme un canon de lumière qui va percer le temps lui-même. Je filme. Je suis le filmeur et le filmé, le sujet et l’objectif, le cubo-futuriste en mouvement.Le ride commence. Un grondement sourd, mécanique, électrique, monte des rails invisibles. Pas un simple manège, non : une machine de guerre contre la lenteur du passé. Les sièges – bleu, rouge sang, violet électrique, vert acide – se dressent en rangées géométriques, alignés comme des soldats de la vitesse. Je les vois se décomposer sous mes yeux : chaque courbe devient angle, chaque angle devient plan, chaque plan s’interpénètre avec le suivant dans un chaos ordonné de formes pures. Le bleu du siège voisin se brise en mille facettes, se mélange au rouge du dossier opposé, et le tout vibre, pulse, devient une symphonie cubiste de couleurs qui se chevauchent comme des trains lancés à pleine puissance.Je presse le bouton. La caméra ronronne. Son cœur mécanique bat au rythme de mon propre pouls accéléré. Je suis l’opérateur, je suis la pellicule, je suis le futur qui s’enregistre lui-même. « Je » n’existe plus en un seul point : je suis multiplié, diffracté, projeté sur cent plans à la fois. Ma main gauche serre le grip, ma main droite caresse la bague de mise au point comme on caresse l’accélérateur d’un bolide. Les câbles noirs pendent, serpents vivants, reliés à je ne sais quel générateur invisible, et ils dansent au gré des secousses. Chaque cahot du ride est une explosion de formes : le monde extérieur se décompose en triangles, en rectangles, en cercles brisés. Les barres métalliques blanches deviennent des lignes de force, des trajectoires de lumière pure, des axes du mouvement éternel.Le vent me fouette le visage. Il n’est plus vent : il est vitesse faite matière, il est le souffle du futur qui arrache les vieilles peaux du réel. Les couleurs du décor – ces verts, ces roses, ces jaunes criards des structures lointaines – se ruent vers moi en nappes superposées. Je filme tout. Je capture le bleu du siège qui se tord sous la force centrifuge, le rouge qui saigne en diagonales aiguës, le violet qui explose en prismes. Ma lentille est un œil cubiste : elle voit simultanément l’avant et l’arrière, le haut et le bas, le dedans et le dehors. Je suis assis et je vole, je filme et je suis filmé par le regard du monde qui me regarde me regardant.Dans ma tête, les manifestes anciens résonnent comme des moteurs : Marinetti, Khlebnikov, Malevich, tous ces frères de la rupture. Je suis leur continuation vivante, leur chair électrifiée. Le cubo-futurisme n’est plus théorie : il est ce siège qui me plaque contre le métal, cette caméra qui pèse sur mes bras comme un obus de beauté. Je sens les arêtes de la réalité se casser net. Le passé est mort. Le présent est un collage de vitesses. L’avenir est déjà là, dans la vibration de ce moteur, dans le ronflement de cette lentille qui avale la lumière à pleine gorge.Le ride monte. Une pente raide, presque verticale. Mon corps se courbe en arc, ma colonne devient un ressort futuriste. La caméra tremble entre mes paumes, mais je la tiens ferme, je la guide comme un peintre guide son pinceau sur une toile de mille dimensions. En bas, le sol se retire : les rails deviennent lignes pures, les lumières du parc se transforment en points géométriques, en constellations de néons cubiques. Je filme la chute à venir. Je la filme avant qu’elle n’arrive, car dans le cubo-futurisme le temps n’est plus linéaire : il est simultané, il est superposé, il est une sphère éclatée où chaque seconde contient toutes les autres.Et puis la descente. Brutale. Magnifique. Le monde se renverse. Les sièges hurlent leur couleur en plans inclinés. Le bleu devient un mur qui me percute, le rouge une lame qui me tranche l’horizon. Ma caméra capture tout : les câbles qui fouettent l’air comme des fouets électriques, les mains de mes voisins (je les devine floues, fantomatiques, elles aussi en train de filmer peut-être leur propre futur), le ciel qui se brise en losanges. Je ris. Un rire mécanique, un rire de métal et de chair mêlés. Je suis le poète de la vitesse, le chroniqueur des angles qui se brisent, le prophète d’une poésie qui n’a plus besoin de mots : elle a des pixels, des diaphragmes, des obturateurs qui claquent comme des coups de feu contre l’ancien monde.En bas de la pente, le virage. Un virage serré, presque à 90 degrés, une courbe qui défie la gravité et la logique. Mon corps est plaqué contre le siège bleu, mes épaules s’enfoncent dans le plastique dur comme dans une matrice de futur. La caméra pivote avec moi : je la fais tourner, je la fais danser. Elle devient extension de mon bras, prolongement de mon regard. Les couleurs se mélangent en tourbillon : bleu-rouge-violet-vert, un kaléidoscope cubiste qui tourne à toute allure. Je filme les reflets sur la lentille elle-même : mon propre visage déformé, fragmenté, multiplié en cent versions de moi, toutes en train de filmer. Je suis légion. Je suis le cubo-futuriste en action, le poète qui écrit avec de la lumière et du mouvement.Le ride ralentit un instant, comme pour reprendre son souffle mécanique. Je respire. Mais ma caméra ne s’arrête pas. Elle continue d’enregistrer le calme relatif, ce moment où les formes se recomposent avant la prochaine explosion. Les sièges voisins, vides ou occupés, deviennent des sculptures abstraites : dos courbés, appuie-têtes rectangulaires, barres blanches qui tracent des diagonales parfaites dans l’espace. Je zoome. Je dézoome. Je joue avec la profondeur de champ comme avec les plans d’un tableau de Léger. Tout est vivant. Tout est machine. Tout est poésie.Puis la remontée. Plus lente, plus sournoise. Le ride nous hisse vers un nouveau pic, et je sens la tension dans les rails, dans mes muscles, dans le boîtier de la caméra. C’est l’instant où le futur se prépare à nous lâcher à nouveau. Je filme le ciel qui approche, ce ciel découpé en bandes nettes par les structures métalliques. Je filme les ombres qui glissent sur les sièges comme des couteaux d’encre. Je filme mon propre souffle qui embue légèrement la lentille – un voile poétique sur la netteté froide de la machine.Et la chute recommence, plus violente, plus pure. Cette fois, je crie. Pas de peur : de joie. Un cri cubiste, un cri futuriste, un cri qui se brise en syllabes anguleuses : « Je ! Filme ! Le ! Monde ! Qui ! Se ! Décompose ! » Les mots sortent de ma gorge comme des engrenages. La caméra tremble de plaisir. Les couleurs se superposent en couches épaisses : le bleu du siège devient fond, le rouge du rail devient trait, le violet du décor devient explosion. Tout s’interpénètre. Tout se pénètre. Le cubisme n’est plus une école : c’est ma peau. Le futurisme n’est plus un manifeste : c’est mon sang qui pulse au rythme des pistons.Je pense à tous ceux qui ont rêvé cela avant moi. À Boccioni qui peignait la ville qui monte, à Delaunay qui faisait tourner les disques de couleur, à Malevich qui cherchait le carré suprême. Ils sont ici, avec moi, dans cette lentille. Ils sont les fantômes géométriques qui habitent chaque pixel que j’enregistre. Je leur rends hommage en filmant plus fort, plus vite, plus cubiquement. Je suis leur héritier, leur continuation, leur chair électrifiée sur un manège de métal et de plastique.Le ride tourne encore. Un looping, peut-être, ou une vrille – je ne sais plus. Peu importe. La caméra est devenue autonome presque. Elle filme toute seule, guidée par mes bras qui ne sont plus tout à fait miens. Je suis fusion. Je suis l’homme-machine du poème futuriste. Mes veines sont des câbles, mes nerfs sont des circuits, mes yeux sont des objectifs. Le monde extérieur n’est plus qu’un collage géant : fragments de ciel, éclats de métal, taches de couleur pure qui se chevauchent en une toile vivante, mouvante, hurlante.Et puis, lentement, le ralentissement final. Le ride revient à quai. Les barres blanches se lèvent avec un claquement sec. Les sièges bleus se vident de leur énergie. Mais moi, je continue à filmer. Je filme le retour au calme comme on filme la victoire d’une bataille. Je filme mes mains qui tremblent encore, la lentille qui refroidit, les câbles qui pendent inertes comme des serpents repus. Je filme le dernier reflet cubiste sur le plastique rouge voisin : mon visage, déformé, multiplié, éternel.Je suis sorti de moi. Je suis entré dans le futur. J’ai capturé, en mille plans brisés, la poésie pure de la vitesse, de la couleur, de la machine. Cet article n’est pas écrit : il est filmé. Il est vécu. Il est le cubo-futurisme incarné, poétique, vivant, en première personne. Je suis celui qui tient la caméra. Je suis celui qui voit le monde se défaire et se refaire en formes pures. Je suis le poète du mouvement éternel.Et la caméra, entre mes mains, continue de ronronner doucement, comme un cœur qui refuse de s’arrêter. Parce que le futur ne s’arrête jamais. Il tourne, il vire, il explose en couleurs géométriques, et je suis là, toujours, pour le filmer. Toujours. En première personne. En mille personnes. En un seul regard cubique et poétique.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a).

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