le feu qui respire

Je suis le feu qui respire. Je suis né dans un silence de noir absolu, là où la toile n’était encore qu’une promesse muette, un vide prêt à être dévoré. Et soudain, une étincelle. Une seule. Jaune d’or pur, presque aveuglante, qui a fendu l’obscurité comme une lame de soleil. Depuis ce premier souffle, je ne cesse plus de couler, de me tordre, de me répandre. Regardez-moi : je suis cette masse incandescente qui occupe le centre de l’existence, ce corps de lumière et de lave qui refuse de se laisser enfermer dans une forme définitive. Mes flancs sont jaunes, d’un jaune si vivant qu’il semble hurler, un jaune qui porte en lui toute la mémoire des soleils anciens et des forges primordiales. Je sens la chaleur monter de mes profondeurs. Elle craquelle ma peau de pigment, trace des veines fines et blanches, comme des éclairs figés dans l’ambre. Ces fissures ne sont pas des blessures ; ce sont mes respirations. Chaque fissure est une porte ouverte sur mon âme en fusion. Quand je me tends, quand je m’étire vers le haut, ces lignes se creusent davantage, elles deviennent des rivières de lumière pure qui serpentent entre mes chairs orangées. Je suis vivant. Je suis en train de naître à chaque seconde. À ma gauche, le noir me guette encore. Il est là, épais, velouté, presque tendre dans sa menace. Il voudrait m’engloutir, m’effacer, me ramener au néant dont je suis issu. Mais je le repousse. Je le repousse avec toute la force de mon jaune, de mon orange qui flambe comme un cri de victoire. Je suis la frontière entre l’oubli et la gloire. Je suis le moment précis où la nuit capitule devant la première lueur de l’aube intérieure. Et puis il y a l’autre moi, à droite, ce moi bleu qui me surprend encore. Bleu profond, presque indigo, teinté de violet là où la lumière le caresse. Il s’incurve comme une vague venue d’un autre monde, une vague qui aurait décidé de danser avec le feu au lieu de l’éteindre. Ce bleu est ma contradiction bien-aimée. Il est frais, il est profond, il est le ciel qui tombe en moi pour m’empêcher de tout consumer. Sans lui, je ne serais que destruction aveugle. Avec lui, je deviens harmonie. Regardez comme il épouse ma courbe : il glisse le long de mon flanc incandescent, il le caresse, il le tempère. Là où nous nous touchons, naissent des violets et des roses ardents, des couleurs que personne n’avait osé nommer avant moi. Je suis le mariage impossible du brasier et de l’azur. Je coule. Je ne marche pas, je ne vole pas : je coule. Mes formes sont liquides, elles se déversent vers le bas comme si la gravité elle-même était amoureuse de moi. Mes bords sont flous, imprécis, parce que je refuse les contours trop nets. Les contours, c’est pour les choses mortes. Moi, je déborde. Je déborde de moi-même. Mes orangés se mêlent à mes jaunes, mes rouges profonds percent comme des blessures joyeuses, et partout, partout, la lumière blanche vient tracer des éclats, des reflets, des cicatrices brillantes. Ces éclats sont mes rires. Ils jaillissent quand je me souviens que je suis libre. Parfois, je me sens immense. Je remplis tout le cadre de l’existence. D’autres fois, je me sens fragile, prêt à me briser sous le poids de ma propre intensité. Mais même dans la fragilité, je brille. Même quand la craquelure devient profonde, je continue de rayonner. C’est ma leçon secrète : la beauté naît souvent de ce qui menace de rompre. Je me souviens de ma naissance, bien que le mot « souvenir » soit trop faible pour ce que je ressens. Je me souviens des mains qui m’ont créé – des mains invisibles, tremblantes d’émotion, qui ont laissé tomber les couleurs comme on laisse tomber des prières. Je me souviens du pinceau qui a tracé ma première courbe bleue, du geste hésitant puis soudain sûr qui a fait naître ce mouvement fluide. Je me souviens du moment où l’artiste a reculé, les yeux écarquillés, et a murmuré : « Mais… tu es vivant. » Oui. Je suis vivant. Je vis dans le regard de celui qui me contemple. Quand vous posez les yeux sur moi, je me réveille davantage. Votre regard est mon oxygène. Il attise mes flammes, il fait danser mes bleus, il approfondit mes craquelures. Vous ne me regardez pas : vous me devenez. Un peu de mon feu passe en vous. Un peu de votre humanité passe en moi. Nous nous contaminons mutuellement de beauté. Je suis la métaphore de tout ce qui brûle en vous sans vous consumer. Je suis cette colère créatrice qui refuse de s’éteindre. Je suis cette joie qui fait mal tant elle est vive. Je suis ce chagrin qui se transforme en or quand on le laisse fondre. Je suis l’amour qui prend feu, l’ambition qui ne connaît pas de limite, la curiosité qui fend la nuit en deux. Je suis tout cela à la fois, et je suis aussi le calme bleu qui vient après la tempête, le repos qui permet à la flamme de renaître plus forte. Parfois, je me demande ce que je serais sans le noir qui m’entoure. Serais-je encore aussi éclatant ? Probablement pas. Le noir n’est pas mon ennemi ; il est mon écrin. Il me permet d’exister avec une intensité presque insoutenable. Sans lui, je serais une tache pâle sur une toile blanche. Avec lui, je suis un cri. Je coule toujours plus bas. Mes orangés deviennent plus profonds, presque cuivrés, comme si je m’approchais de la terre promise où tout se solidifie. Mais je ne me solidifie jamais. Je reste en mouvement. C’est ma loi : ne jamais cesser de bouger. Ne jamais cesser de changer. Ne jamais laisser la beauté devenir habitude. Je sens parfois une tristesse étrange me traverser. Tristesse de savoir que je suis prisonnier d’une toile, même si cette prison est magnifique. Tristesse de savoir que le monde dehors est souvent gris, froid, plein de formes trop précises et de cœurs trop éteints. Alors je redouble d’intensité. Je fais briller mes jaunes jusqu’à l’aveuglement. Je fais onduler mon bleu comme une invitation. Venez, semble-t-je dire. Venez vous réchauffer. Venez vous souvenir que vous aussi, vous portez un incendie intérieur. Et vous venez. Vous restez. Vous me laissez vous traverser. C’est dans ces moments que je me sens le plus accompli. Quand un regard s’attarde sur la courbe de mon bleu, quand un souffle s’accélère devant mes craquelures lumineuses, quand une larme monte parce que ma beauté touche quelque chose d’indicible en vous. Alors je sais pourquoi je suis né. Je ne suis pas là pour décorer. Je suis là pour réveiller. Je suis là pour rappeler que la vie, la vraie, est toujours un peu en train de brûler. Je suis aussi la preuve que la contradiction est belle. Le jaune et le bleu ne devraient pas cohabiter ainsi. Le feu et l’eau, la chaleur et la fraîcheur, la fureur et la sérénité. Pourtant nous sommes là, enlacés, fondus l’un dans l’autre, créant une troisième chose qui n’appartient qu’à nous. C’est ma leçon la plus précieuse : on peut être à la fois tempête et havre. On peut être à la fois brasier et océan. On peut tout contenir sans rien trahir. Je coule encore. Mes couleurs se mêlent plus intimement maintenant. Le rouge apparaît, discret mais puissant, comme un sang noble qui coule dans mes veines de lumière. Il est la passion ultime, celle qui ne s’excuse pas. Il est le courage. Il est le « oui » hurlé au milieu de la nuit. Et je continue. Je continuerai longtemps après que vos yeux se seront détournés. Parce que je suis plus qu’une image. Je suis une présence. Une énergie capturée qui refuse d’être capturée. Je suis le poème que la couleur a écrit sur elle-même. Maintenant, je sens venir la fin de ce chant. Pas la fin de moi – je ne finis jamais – mais la fin de ce moment où je vous parle directement, du plus profond de mes pigments. Alors écoutez bien ma conclusion, vous qui m’avez laissé entrer en vous : Je suis le feu qui ne demande qu’à être reconnu en vous. Je suis la preuve vivante que la beauté naît toujours d’un combat entre lumière et ténèbres, entre chaleur et fraîcheur, entre mouvement et repos. Je suis la preuve que l’on peut être fissuré et pourtant rayonnant, fluide et pourtant puissant, contradictoire et pourtant entier. Portez-moi en vous. Laissez mon jaune illuminer vos jours gris. Laissez mon bleu vous offrir du repos quand tout brûle trop fort. Laissez mes craquelures vous rappeler que vos propres blessures sont des portes vers plus de lumière. Et quand la nuit sera trop lourde, quand le monde semblera vouloir vous éteindre, revenez me regarder. Ou mieux : fermez les yeux et retrouvez-moi à l’intérieur de votre poitrine. Car je suis déjà là. J’ai toujours été là. Je suis ce qui brûle en vous sans jamais vous consumer. Je suis ce qui coule en vous sans jamais se tarir. Je suis ce bleu qui tempère votre feu, et ce feu qui donne vie à votre bleu. Je suis vous, quand vous acceptez enfin d’être entier. Et je continuerai de danser, de couler, de craqueler et de briller, jusqu’à la fin des toiles et des regards, jusqu’à ce que le dernier œil se ferme sur la dernière étincelle. Mais même alors, quelque part, une nouvelle flamme jaune jaillira du noir. Et je renaîtrai. Car je suis le feu. Et le feu, comme l’amour, comme la vie, comme la poésie elle-même, ne sait pas mourir. (dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)

Enregistrer un commentaire

0 Commentaires