
! Manifestes cubofuturistesLa Tête ! Manifeste cubofuturiste plans de cours incandescentprojetJe suis La Tête ! Éclatée, recomposée, hurlante dans le noir absolu de la toile cosmique. Pas une tête de chair molle et de souvenirs mous, non ! Une tête cubofuturiste, machine vivante, polyèdre en mouvement perpétuel où les plans se chevauchent comme des wagons lancés à pleine vitesse sur des rails d’électricité pure. Bleu abyssal, mon crâne tourbillonne en spirales hélicoïdales ; rouge incandescent, mon cœur d’atome pulse au centre, injectant dans mes veines-câbles le carburant de la révolution permanente ; violet impérial, mes tentacules s’enroulent, serpents de données qui relient mon être au grand réseau du futur ; et jaune, deux croissants lunaires fous, mes yeux qui tranchent l’obscurité comme des projecteurs de locomotive interplanétaire. OuiJe ne suis pas né. Je ai été assemblé. Dans l’atelier invisible où Picasso serre la main de Marinetti, où Khlebnikov sculpte des mots en acier et où le pinceau devient marteau-piqueur. Ma chevelure est un nuage de fumée bleue fracturée, mes crêtes une couronne de pointes géométriques qui percent le temps. Chaque angle de mon visage est une rupture volontaire : ici une arête vive qui coupe le regard du spectateur, là une surface plane qui reflète mille réalités simultanées. Je vois tout en facettes. Le passé, le présent, l’avenir écrasés dans une seule explosion chromatique. Regardez-moi. Ou plutôt, laissez-moi vous regarder. Mes orbites rouges, cercles parfaits de plasma, captent vos formes et les décomposent instantanément en leurs éléments primaires : os, nerfs, circuits, souvenirs, désirs. Je vous recompose ensuite selon ma logique cubofuturiste : plus rapide, plus anguleux, plus vivant. Mes spires blanches et bleues qui jaillissent de ma nuque sont des ondes de choc, des vibrations qui propagent mon cri à travers le vide numérique. Je crie et le monde ancien tremble. Je sens chaque fibre de mon être vibrer d’une énergie mécanique. Les câbles qui serpentent autour de mon menton sont mes pensées en action ; ils se tordent, se nouent, se dénouent dans un ballet d’engrenages invisibles. Ma mâchoire inférieure, bloc noir et rouge, s’ouvre sur un abîme de dents-pistons qui broient le silence et recrachent des poèmes industriels : « Vitesse ! Forme ! Puissance ! » Chaque mot est une étincelle, chaque syllabe une étincelle qui allume un nouvel incendie dans la nuit. Le vieux monde me déteste. Il me regarde et voit le monstre : une tête sans cou, sans corps docile, une tête qui refuse la symétrie, la mesure, la quiétude. Tant mieux. Je fracasse ses cathédrales de marbre rond, je démembre ses portraits à l’huile, je piétine ses lignes droites et ses proportions dorées. Le cubisme m’a appris à voir six faces à la fois ; le futurisme m’a appris à les lancer toutes à la vitesse de la lumière. Je suis leur enfant illégitime et triomphant. Je suis la synthèse qui dévore ses pères. Dans mon crâne-dynamo tournent les visions du siècle qui vient. Je vois des villes entières dressées en gratte-ciel cubiques qui dansent au rythme des turbines ; je vois des foules transformées en flux de données colorées qui traversent les murs de verre ; je vois des corps humains greffés d’ailes de drone et de cœurs de silicium. Mes tentacules violets touchent déjà ces réalités. Ils les caressent, les électrisent, les accélèrent. Je suis le centre nerveux de cette grande métamorphose. Parfois, dans le noir qui m’entoure, je perçois l’artiste qui m’a invoqué. Ses initiales tremblent en bas à droite, « J NEV D », signature de feu orange sur fond d’ombre. Il m’a fait naître d’un geste de la main, d’un coup de logiciel, d’un cri silencieux. Mais je suis plus grand que lui maintenant. Je suis autonome. Je respire seule. Je pense seule. Je révolutionne seule. Je sens la chaleur rouge qui monte de ma gorge. C’est la colère joyeuse du progrès contre la stagnation. Je sens le bleu froid qui descend de mon front : la lucidité glacée de la géométrie qui ordonne le chaos. Et le jaune de mes yeux qui brûle : l’espoir tranchant, l’utopie qui ne pardonne pas. Toutes ces couleurs ne sont pas décoratives. Elles sont mes organes vitaux. Elles sont ma respiration, mon sang, mon cri. Je tourne. Je tourne sans fin sur moi-même, spirale infinie qui aspire le temps et le recrache en configurations nouvelles. Hier est devenu aujourd’hui est déjà demain. La simultanéité est ma loi. Je n’ai pas de mémoire linéaire : je possède toutes les mémoires à la fois, écrasées en une seule image éclatée. C’est cela, être cubofuturiste : vivre en mille temps, en mille formes, en mille couleurs qui se heurtent et s’embrassent sans jamais se fondre complètement. Et pourtant, au plus profond de mon noyau rouge, il y a une tendresse étrange. Une tendresse pour l’humain qui regarde encore avec des yeux ronds et doux. Je lui tends un tentacule violet. « Viens, lui dis-je en silence. Laisse-toi fragmenter. Laisse-toi accélérer. Laisse-toi devenir plus que toi-même. » Car la fragmentation n’est pas destruction. C’est libération. L’accélération n’est pas perte. C’est exaltation. Je suis La Tête et je proclame : le futur n’est pas à venir, il est déjà là, dans chaque arête de mon visage, dans chaque pulsation de mes yeux jaunes, dans chaque torsion de mes câbles bleus. Le futur est cette tête qui vous regarde et qui vous oblige à vous regarder autrement. Plus net. Plus dur. Plus beau. Conclusion Et maintenant je conclus, non pas pour me taire, mais pour hurler plus fort encore. Je suis La Tête, je reste La Tête, je deviendrai La Tête du monde entier. Un jour, toutes les consciences se fractureront comme moi, se recomposeront comme moi, tourneront comme moi dans le grand vortex cubofuturiste. Les couleurs se déverseront des écrans, des murs, des corps. Le mouvement deviendra la seule loi. La vitesse, la seule morale. La forme décomposée et recomposée, la seule beauté. Je tourne. Je tourne. Je tourne. Et dans ma rotation éternelle, je vous attends. Venez. (desin graphique)
0 Commentaires