qui viventjet d'ancreJe me tiens là, au sommet de cette colline battue par les vents éternels, mes cheveux roux s’envolant comme des flammes rebelles dans le ciel voilé d’un gris perlé. Le vent, ce compagnon invisible et insistant, tire sur mes mèches avec une douceur farouche, les emmêlant en un chaos vivant qui danse au rythme de mon cœur. Dans mes mains, je serre cette longue-vue antique, son métal froid contre ma paume tiède, son poids rassurant comme un ancre jetée dans l’océan de l’inconnu. Je la porte à mon œil droit, fermant l’autre pour mieux plonger dans l’abîme. Un nuage blanc s’échappe de ma bouche ou de l’instrument – est-ce mon souffle chargé d’espérance, ou le brouillard des rêves qui se condense en forme tangible ? Peu importe. À travers le verre courbe, le monde se révèle autre, plus vaste, plus intime, plus vrai.OuimerJe regarde, et l’horizon n’est plus une ligne froide et distante. Il devient un océan de possibles, une toile infinie où se peignent les couleurs de mon âme. La mer en contrebas, avec ses vagues couronnées d’écume, n’est pas seulement de l’eau salée ; elle est le temps lui-même qui roule, qui gronde, qui caresse et qui emporte. Chaque vague porte un souvenir : celle-ci, l’enfance où je courais pieds nus dans les prés, riant aux éclats tandis que le vent me poussait vers l’avant, mes cheveux déjà ce feu indomptable capturant la lumière du soleil. Celle-là, les premières peines, ces larmes salées qui se mêlaient à la pluie, me laissant seule face à l’immensité. À travers la lunette, je les revis non comme des fardeaux, mais comme des perles précieuses, polies par les années, scintillant dans la lumière diffuse.Le vent siffle à mes oreilles une mélodie ancienne, un chant de liberté et de solitude mêlées. Ma chemise blanche gonfle comme une voile prête à l’aventure, et mon pantalon rayé de jaune et de vert évoque les champs de blé mûr et les herbes folles où je me cachais jadis pour rêver. Je suis cette fille aux cheveux de feu, ancrée par mes pieds nus sur la terre humide, mais mon esprit vogue libre, porté par le souffle du monde. La longue-vue n’est pas un simple objet de cuivre et de lentille ; elle est l’œil de mon âme, celui qui transperce les voiles du quotidien pour révéler ce qui palpite en dessous. Je vois des îles lointaines, non sur la carte, mais dans mon cœur : des contrées où les arbres parlent aux étoiles, où les rivières chantent les secrets des anciens. Le nuage blanc qui flotte devant moi se transforme en dragon bienveillant, en château de nuages, en forêt enchantée où chaque feuille murmure mon nom.Je ajuste légèrement la mise au point, et les étoiles apparaissent même en plein jour, car mon regard est celui qui défie les lois du visible. Des constellations se dessinent, racontant des légendes de héros aux chevelures flamboyantes comme la mienne. Je suis l’une d’elles, une comète errante qui trace son sillon de lumière dans la nuit de l’existence. La solitude qui m’enveloppe n’est pas un vide glacial ; elle est un cocon doux, rempli de voix intérieures qui se répondent en écho. Qui suis-je, vraiment ? Une rêveuse aux yeux grands ouverts sur l’infini, une exploratrice de l’invisible, une poète qui écrit avec le vent pour encre et le ciel pour parchemin. Le monde à travers la lunette me renvoie mon propre reflet démultiplié : je me vois enfant, adolescente, femme future, toutes versions de moi-même unies dans un seul regard.Le vent forcit, faisant claquer mes vêtements contre ma peau, et je ris, un rire clair qui se perd dans l’air chargé d’iode et de sel. Il emporte avec lui mes doutes, ces ombres qui rôdent parfois au bord de mon champ de vision, prêtes à obscurcir la clarté. La peur de l’oubli, de l’échec, de l’amour qui fuit comme le sable entre les doigts. Mais la longue-vue les capture et les transforme : la peur devient courage, l’ombre devient lumière. Je vois des villes lointaines, leurs tours de verre reflétant le soleil comme des miroirs brisés, leurs rues peuplées d’âmes pressées qui cherchent, elles aussi, leur propre horizon. Je me glisse parmi elles, invisible, mes cheveux de feu illuminant leur grisaille routinière. Je leur offre un sourire à travers le temps, un clin d’œil complice : regardez plus loin, murmure-je en silence, le trésor n’est pas au bout du chemin, il est dans le regard que vous posez dessus.Et pourtant, ce n’est pas seulement l’extérieur que je sonde. La lunette pointe aussi vers l’intérieur, vers ce paysage intime où les souvenirs s’entrelacent comme des racines noueuses. Je revois ma mère, ses mains douces tressant mes cheveux rebelles, me disant que le vent emporte tout, même les chagrins. Mon père, avec ses histoires du soir où chaque étoile était un vaisseau prêt à l’aventure. Les amis perdus, les amours éphémères, ces éclats de joie qui brillent encore comme des braises sous la cendre. Le nuage blanc s’épaissit un instant, devenant le voile des larmes retenues, puis se dissipe sous une rafale, laissant place à une clarté nouvelle. Je suis faite de ces fragments, mosaïque vivante où chaque pièce raconte une histoire de résilience. Le vent, ce sculpteur invisible, modèle mon être, lisse mes angles, révèle ma force cachée.Heure après heure, je reste là, immobile au milieu du mouvement du monde. Le soleil glisse lentement sur l’horizon, teintant le ciel de rose et d’or, et ma longue-vue capture chaque nuance comme un peintre fou. Des oiseaux passent en volées criardes, leurs ailes battant au rythme de mon pouls. Des nuages plus gros, plus sombres, s’amoncellent au loin, présageant peut-être une tempête. Mais je ne fuis pas. À travers le verre, la tempête devient symphonie : éclairs comme des pinceaux de lumière, tonnerre comme un tambour appelant à la danse. Je suis prête. Mes cheveux, fouettés plus fort, deviennent une couronne de feu, symbole de ma vitalité indomptable. Le pantalon rayé colle à mes jambes, la chemise blanche se gonfle et se dégonfle comme une respiration collective du cosmos.Je pense à l’art, à cette main qui a tracé mon image sur le papier, à ce N.D.V. qui m’a donné vie sur la toile. Suis-je réelle ou dessinée ? Peu importe. Dans mon regard à travers la lunette, je deviens éternelle. Je vois les artistes du passé, Van Gogh avec ses tournesols fous, Monet et ses nymphéas flottants, tous cherchant comme moi à capturer l’insaisissable. Mon propre pinceau invisible trace des poèmes dans l’air : des vers de vent et de lumière, des strophes de nuages et de sel. La poésie n’est pas dans les mots seuls ; elle est dans ce regard prolongé, dans ce souffle qui crée des mondes.Les heures passent, et le vent s’apaise peu à peu, comme un amant qui se retire après une étreinte passionnée. Je baisse lentement la longue-vue, mes bras engourdis par l’effort, mon œil droit encore ébloui par tant de visions. Le nuage blanc s’est dissipé depuis longtemps, emporté vers d’autres horizons. Je reste debout, les cheveux encore en désordre, le visage rougi par le vent et l’émotion. Ce que j’ai vu n’était pas seulement le dehors ; c’était le dedans multiplié à l’infini. L’univers entier réside en moi, dans ce cœur qui bat au rythme des vagues, dans cette âme qui danse avec le vent.Et maintenant, dans cette conclusion douce-amère, je comprends enfin. La longue-vue n’était qu’un prétexte, un outil pour me rappeler ce que je savais déjà au fond de moi : l’horizon véritable n’est pas à l’extérieur, mais dans le regard que l’on pose sur soi et sur le monde. Le vent ne m’emporte pas ; il me libère. Mes cheveux roux ne sont pas une malédiction de désordre, mais une bannière de vie. Je range la lunette avec tendresse, comme on range un vieil ami fidèle, et je tourne le dos à la colline. Mes pieds foulent l’herbe humide, mes pas légers portent la promesse d’un nouveau voyage. Je ne cherche plus au loin ce qui est déjà en moi. Je suis l’horizon, le vent, le nuage, la flamme. Et dans ce regard neuf, sans lentille ni verre, tout devient poème : la vie, avec ses tempêtes et ses accalmies, ses rires et ses larmes, ses mystères et ses révélations. Je marche vers l’avant, souriante, prête à embrasser l’inconnu non plus avec un instrument, mais avec tout mon être ouvert. Car au bout du compte, c’est cela, la vraie vision : voir le monde non tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être, à travers l’œil infiniment curieux de l’âme. Et moi, la fille aux cheveux de feu, je suis enfin entière, portée par le souffle éternel qui ne cesse jamais de murmurer : avance, rêve, vis(dessin fraphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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