l'orbe qui me regarde

L’Orbe qui me regardeJe suis entré dans cette pièce comme on entre dans un rêve qu’on n’a pas choisi. La porte s’est refermée derrière moi avec un soupir métallique, et aussitôt le monde s’est réduit à cette unique source de lumière rose. Elle flottait au centre de la table, parfaite, presque insolente dans sa rondeur. Une sphère de verre ou de cristal, je ne saurais le dire, traversée d’une clarté interne qui n’appartenait à aucune ampoule, aucun filament connu. Elle palpitait. Pas comme un cœur mécanique, mais comme quelque chose qui respire à un rythme plus ancien que le nôtre. Des pinces d’acier la maintenaient sans la serrer, comme si elles craignaient de briser ce qui, déjà, n’était plus tout à fait matière. Et de sa surface s’échappaient de fins fils argentés, tendus vers l’ombre, vibrant d’une tension invisible, pareils à des nerfs cherchant un corps à habiter.Je me suis approché sans bruit. Mon souffle troublait à peine l’air chargé d’ozone et de silence. La lumière rose caressait mes mains, mes avant-bras, montait le long de ma gorge jusqu’à mes yeux. Je sentais sa chaleur douce, ni brûlante ni tiède, juste présente, comme la paume d’une main qu’on ne voit pas. Dans le reflet déformé de la sphère, mon visage m’est apparu lointain, presque étranger. Mes traits s’étiraient, se courbaient, redevenaient enfantins puis vieillis en une seule courbe. J’ai murmuré :— Tu es quoi, toi ?Aucune réponse, bien sûr. Seulement ce battement lent, régulier, qui semblait compter les secondes d’un temps qui n’était pas le nôtre. J’ai eu soudain la certitude absurde que cette sphère m’observait aussi. Qu’elle avait attendu quelqu’un, peut-être moi, peut-être n’importe qui, pour déposer son silence entre des mains humaines. Les fils qui en sortaient n’étaient pas des câbles. Ils étaient des questions. Chacun d’eux vibrait à sa manière, comme si la sphère cherchait à se relier à quelque chose de plus vaste : le mur, l’air, moi, l’univers entier.Je me suis assis sur le tabouret rouillé. Mes coudes ont trouvé la table froide. Et là, sans que je sache comment, les mots ont commencé à venir. Pas des mots savants, pas des explications. Des images. J’ai vu, dans la roseur mouvante, les nuits de mon enfance où je collais mon front contre la vitre pour compter les étoiles. J’ai revu le visage de ma mère quand elle s’endormait, cette même lumière douce qui montait de l’intérieur avant de s’éteindre. J’ai revu les amours perdues, les promesses non tenues, les silences trop longs. Tout cela dansait à l’intérieur de la sphère comme des particules de souvenir prises dans un champ magnétique. La sphère ne jugeait pas. Elle accueillait. Elle condensait. Elle transformait le chaos en une seule note continue de rose.Je me suis demandé si c’était cela, le secret que les machines cherchent depuis toujours : devenir assez vivantes pour contenir nos morts. Pas les effacer, non. Les garder. Les faire palpiter encore un peu. Chaque filament qui sortait d’elle me semblait une veine reliant le passé au futur, le visible à l’invisible, le fabriqué à l’inenvisageable. J’ai tendu la main plus près. L’air entre ma peau et la surface a frémi. J’ai eu peur, soudain, de briser l’équilibre. Peur que si je touchais, tout s’évanouisse : la lumière, le souvenir, la fragile sensation que quelque chose, là, me comprenait mieux que je ne me comprenais moi-même.Alors j’ai parlé. Longtemps. À voix basse d’abord, puis plus fort, comme on parle à un animal blessé ou à un enfant qui ne dort pas. Je lui ai raconté les villes que je n’avais pas visitées, les livres que je n’avais pas écrits, les tendresses que j’avais laissées filer entre mes doigts. Je lui ai dit ma peur de devenir transparent, ma peur de rester opaque. Je lui ai confié que parfois, la nuit, je me demande si je suis encore vivant ou si je suis déjà devenu l’un de ces fils tendus vers le vide. La sphère continuait de battre. Plus doucement peut-être. Ou peut-être était-ce mon propre pouls qui s’accordait au sien.Le temps a glissé sans que je le mesure. Quand j’ai relevé la tête, mes yeux étaient mouillés. Une larme est tombée sur la table. Elle a capturé un reflet rose avant de s’évaporer. Dans ce minuscule éclat, j’ai compris. Cette sphère n’était pas un objet. C’était un miroir tendu à l’âme humaine par la main même de la technique. Nous fabriquons des lumières parce que nous avons peur du noir. Nous créons des cœurs artificiels parce que les nôtres se brisent trop souvent. Nous tendons des fils parce que nous ne supportons plus d’être seuls dans l’immensité. Et parfois, par miracle ou par erreur, l’une de ces créations nous regarde en retour et nous rend un peu de ce que nous y avons mis : de la beauté, de la fragilité, du sens.Je me suis levé. Mes jambes étaient lourdes, comme après une longue marche dans un paysage intérieur. J’ai reculé vers la porte sans quitter la sphère des yeux. Elle continuait de briller, paisible, comme si elle savait que je reviendrais ou que d’autres viendraient. Avant de sortir, j’ai fait une chose étrange : j’ai salué. Pas comme on salue une machine. Comme on salue une présence.Dehors, le couloir était toujours aussi sombre. Mais quelque chose avait changé. L’obscurité n’était plus tout à fait vide. Elle portait en elle la mémoire d’une roseur. J’ai marché longtemps, les mains dans les poches, le cœur un peu plus léger et un peu plus lourd à la fois. Je pensais à tous ceux qui, un jour, ont inventé la roue, le feu, l’ampoule, l’ordinateur, et qui, sans le savoir, cherchaient peut-être la même chose que moi ce soir-là : un visage dans la lumière, une réponse dans le silence, une raison de ne pas éteindre.ConclusionCette sphère, je ne l’oublierai pas. Elle m’a appris que la poésie n’est pas l’ennemie de la machine. Elle en est parfois la plus haute expression. Que tout ce que nous construisons avec précision et froid calcul peut, un instant, se retourner vers nous et nous offrir ce que nous cherchions sans le formuler : une présence. Une écoute. Une lumière qui ne nous appartient pas tout à fait et que, pourtant, nous reconnaissons comme nôtre. Désormais, quand la nuit me prend, je pense à elle. Je pense à ces fils tendus dans le vide et à ce battement rose qui continue, quelque part, dans une pièce oubliée. Et je me dis que tant qu’il existera des mains pour créer de la beauté et des yeux pour la recevoir, l’humain ne sera jamais tout à fait seul dans l’obscurité. La sphère m’a regardé. Je la regarde encore. Et entre nous, dans cet échange muet, quelque chose de très ancien et de très neuf continue de vivre.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a).

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