Je tiens cette lampe torche entre mes doigts tremblants, sa coque noire et froide comme un secret gardé depuis la nuit des temps. Devant moi, l’obscurité n’est pas vide : elle pulse, elle respire. Des milliers de points lumineux flottent, minuscules étoiles captives d’un ciel intérieur, bokeh de souvenirs et de promesses. Ma lumière, ronde et dorée, perce le voile comme une lame de vérité. Trois petits trous percent son front métallique, trois yeux aveugles qui me regardent en retour. Et là-haut, rouge sang, un orbe solitaire brûle, sentinelle muette d’un danger que je devine sans le nommer. « HOO ! » L’écho jaillit de ma gorge, rauque, primal, comme un hibou qui défie la forêt. C’est mon cri. C’est mon nom. C’est ma question lancée à l’univers.Je suis seul, pourtant je ne l’ai jamais été autant. La main qui serre le manche est la mienne, ridée par les années, marquée par les prises que j’ai manquées. Chaque fois que j’allume cette lampe, je recommence le même rituel : je chasse les ombres qui m’ont élevé. Enfant, déjà, je dormais la lumière allumée, persuadé que les monstres craignaient le faisceau plus que le soleil lui-même. Aujourd’hui, adulte aux cheveux grisonnants, je sais que les monstres ne fuient pas. Ils dansent dedans. Ils se cachent dans les interstices entre les étoiles factices de cette pièce noire. Mais je tiens bon. Je tourne lentement le poignet, et le cercle de lumière caresse les murs invisibles de ma vie.Ces points blancs, ce sont mes fantômes familiers. Celui-là, tout en haut à gauche, c’est le rire de ma mère quand elle me lisait des contes avant que la maladie ne lui vole sa voix. Celui-ci, plus bas, plus tremblant, c’est le premier baiser volé sous un porche pluvieux, goût de menthe et de peur. Et là, juste au bord du faisceau, presque hors de portée, brille encore la promesse que je me suis faite à vingt ans : devenir quelqu’un qui éclaire plutôt que d’attendre qu’on l’éclaire. La lampe tremble. Ma main aussi. Car la lumière révèle autant qu’elle aveugle.Je marche. Pas vraiment, mais mon esprit avance. Chaque pas imaginaire fait craquer le parquet de mes souvenirs. Je traverse des couloirs où j’ai pleuré, des salles où j’ai ri trop fort pour masquer le vide. La lampe devient ma boussole. Sans elle, je me perdrais dans le labyrinthe de moi-même. Le rouge, là-haut, pulse plus fort maintenant. Il me rappelle les alertes que j’ai ignorées : les amours qui brûlaient trop vite, les choix qui laissaient des cicatrices fumantes. Pourtant, je ne détourne pas le regard. Je pointe ma lumière droit sur lui. Qu’il vienne. Qu’il montre son vrai visage. J’ai appris que même le feu peut être apprivoisé si on le regarde assez longtemps.« HOO ! » Je crie encore, plus fort. Le son rebondit contre les parois de la nuit. Est-ce un appel ? Une provocation ? Une prière ? Je ne sais plus. Peut-être les trois à la fois. Dans ma poitrine, quelque chose se dénoue. Une vieille corde trop tendue. Je sens monter en moi la poésie brute de l’existence : celle qui ne rime pas toujours, qui boite parfois, mais qui avance. Je suis cet homme à la lampe, mais je suis aussi toutes les ombres qu’elle repousse. Je suis la lumière et je suis l’obscurité qui la rend nécessaire. Paradoxe doux-amer que je porte comme un manteau usé mais chaud.Autour de moi, les étoiles factices se mettent à danser. Est-ce le vent de mon souffle ou l’univers qui répond ? Je ne sais pas. Je baisse un instant la lampe vers mes pieds. Le sol est jonché de fragments : bouts de lettres jamais envoyées, photos déchirées, rêves avortés. Je les balaie doucement du faisceau. Chacun brille un instant, puis retombe dans l’ombre. C’est ainsi. On ne garde pas tout. On choisit ce qu’on éclaire. Et ce choix, c’est déjà une vie.Je relève la tête. Le rouge s’est rapproché. Il n’est plus une menace lointaine ; il est une compagne de route. Je comprends soudain : la peur n’est pas l’ennemie. La peur est le combustible. Sans elle, ma lampe n’aurait aucune raison d’exister. Je tends la main libre vers ce rougeoiement. Mes doigts traversent le halo, chauds, vivants. La brûlure est douce. Elle me rappelle que je suis fait de chair, de sang, de lumière et d’ombre entrelacés. Je ne suis pas un héros de conte. Je suis un homme ordinaire qui refuse de marcher dans le noir sans poser de questions.Les points blancs se multiplient. Ils deviennent constellation. Je reconnais Orion, la Grande Ourse, mais aussi des figures plus intimes : le visage de mon père qui n’a jamais su dire « je t’aime », le sourire de ma fille qui m’a appris que l’avenir n’appartient pas qu’aux jeunes. Tout est là, suspendu dans cette nuit artificielle. Ma lampe n’efface rien ; elle ordonne. Elle donne un sens au chaos. Et dans cet ordre fragile, je trouve ma place.Je continue d’avancer. Mes pas résonnent maintenant comme un battement de cœur régulier. La fatigue vient, bien sûr. Le bras qui tient la lampe s’alourdit. Mais je ne lâche pas. Parce que lâcher, ce serait accepter que l’obscurité gagne par défaut. Et j’ai trop vu ce que cela fait aux âmes. J’ai vu des amis s’éteindre lentement, lampes oubliées dans un coin. Je refuse ce destin. Alors je crie encore : « HOO ! » Cette fois, ma voix ne tremble plus. Elle porte. Elle porte jusqu’aux confins de moi-même.Les étoiles répondent. Ou peut-être est-ce mon imagination qui les fait chanter. Peu importe. Dans la poésie de cet instant, tout est vrai. La lampe, le rouge, les points blancs, le cri. Tout est moi. Je suis le voyageur, le gardien, le questionneur. Je suis celui qui, malgré les années, choisit encore de percer les ténèbres plutôt que de s’y fondre.Et puis, lentement, le faisceau faiblit. La batterie touche à sa fin, ou peut-être est-ce moi qui décide qu’il est temps. Je pose la lampe sur le sol. Elle éclaire encore mes chaussures, mes chevilles, mes genoux. Je m’agenouille. Pour la première fois depuis longtemps, je regarde vers l’intérieur. Plus de lumière extérieure. Seulement la mienne, celle qui brûle derrière les côtes, petite mais tenace.C’est là que vient la conclusion, celle que je cherchais sans le savoir.Je comprends enfin : la vraie lumière n’est pas dans l’objet que je tiens. Elle est dans le geste de la tenir. Dans le courage de crier « HOO ! » quand tout semble silencieux. Dans le choix de marcher encore, même quand le bras tremble. Les étoiles ne sont pas dehors ; elles sont en moi. Le rouge n’est pas un ennemi ; il est la preuve que je suis vivant. Et l’obscurité ? L’obscurité n’est plus mon ennemie. Elle est le canevas sur lequel je peins ma vie, coup de pinceau lumineux après coup de pinceau lumineux.Je me relève. Je n’ai plus besoin de lampe pour savoir où aller. Elle reste là, éteinte, fidèle. Je la ramasserai demain, ou dans dix ans, peu importe. Car désormais, je sais que même dans le noir total, je porte en moi un phare que personne ne peut éteindre.« HOO ! » dis-je une dernière fois, tout bas, presque un murmure. Mais cette fois, ce n’est plus une question. C’est une affirmation.Je suis la lumière.
Je suis l’appel.
Je suis celui qui, à chaque aube intérieure, choisit de briller.Et dans cette nuit qui n’en finit plus, je souris. Parce que je sais, au plus profond de mes os usés, que tant que je respirerai, il y aura toujours un faisceau pour percer les ténèbres. Pas parfait. Pas éternel. Mais mien.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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