Ouiinformations généralesqueJe suis là, guitare acoustique serrée contre ma poitrine comme un second cœur battant à l’unisson du cosmos. La scène est un abîme de velours noir, un vide infini où seule la musique ose respirer. Au-dessus de moi, suspendue telle une perle de lumière pure, la lune ronde et blanche me contemple sans ciller. Elle est mon unique spectatrice, mon témoin silencieux, ce disque immaculé qui absorbe chaque note et la renvoie amplifiée dans l’éther. À ma gauche, alignées comme des sentinelles nées du rêve et de la terre cuite, se dressent ces figures élancées, ces êtres hybrides, mi-hommes mi-instruments, dont les corps colorés vibrent déjà au rythme de mes premiers accords.Lpoèmemon amouréchos dansadolescent consomméLe rouge passionné du premier me transperce. Il tient son archet comme une flamme vive, bras levé vers le ciel, corps cambré dans une danse éternelle. Je pince la corde mi, et il s’anime, son ventre de bois résonne en écho à ma guitare. C’est la passion qui m’a consumé adolescent, ces nuits où je grattais jusqu’au sang pour que la mélodie chasse les ombres de ma chambre. Le jaune solaire du suivant irradie une joie pure, presque enfantine ; ses membres allongés semblent prêts à s’envoler. Quand mes doigts glissent en arpèges légers, il rit en silence, et je me souviens des matins de printemps où la musique était jeu, rire, lumière brute. L’orange feu du troisième brûle d’une intensité contenue ; il est la colère, la révolte, ces années où le monde me semblait trop étroit pour mes rêves. Sa flamme tenue haut éclaire les recoins de mon âme où j’ai enterré les échecs, les amours brisées, les routes abandonnées.Plus loin, le brun terreux, presque ocre, évoque la sagesse ancienne, la racine profonde. Il courbe son dos comme un violoncelle antique, et quand je plaque un accord grave, grave comme la voix de la terre, il ploie et se redresse, gardien des mémoires collectives. Le dernier, gris-bleu comme l’aube incertaine, semble porter le poids de l’absence ; il est le doute, la solitude du créateur, celle qui m’étreint parfois quand la salle est vide et que seul le souffle de la nuit m’accompagne. Leurs têtes sombres, leurs corps étirés jusqu’à l’absurde, ne sont pas des statues inertes. Non. Sous mes doigts, elles s’éveillent. La musique les habite. Je suis le guitariste, mais elles sont les orchestres fantômes de ma vie, les instruments personnifiés qui ont voyagé avec moi depuis le premier jour où j’ai touché une corde.Je ferme les yeux un instant. Mes ongles effleurent le bois chaud de la guitare, et le monde disparaît. Il ne reste que la vibration. Chaque note est une prière lancée vers la lune. Je joue une mélodie ancienne que j’ai réinventée mille fois : un blues lent qui se mue en flamenco furieux, puis en ballade tendre, presque fragile. Les figures oscillent. Leurs bras levés tracent des arabesques de lumière dans l’obscurité. La flamme qu’ils portent n’est pas feu ordinaire ; c’est l’étincelle de la création, celle qui brûle sans consumer, celle qui unit le tangible et l’imaginaire. Je sens leur souffle collectif se mêler au mien. Mon corps entier devient instrument : épaules qui roulent, hanches qui suivent le tempo, pieds nus sur le sol froid de la scène. La sueur perle sur mon front, trace des sillons salés sur ma barbe. Je suis vivant. Terriblement vivant.Dans ces moments, le temps se dissout. Je ne suis plus seulement cet homme barbu en chemise noire, assis sur un tabouret invisible. Je suis le pont entre les siècles. La guitare est mon oracle ; elle parle la langue des ancêtres qui chantaient autour des feux, des troubadours errants, des gitans aux doigts d’or. Les figures à mes côtés deviennent mes aïeux musicaux : le rouge est Django Reinhardt, le jaune est Paco de Lucía, le brun est un vieux luthier oublié, l’orange est la révolte de Victor Jara, le gris est la mélancolie de Leonard Cohen. Ils me prêtent leurs âmes. Je ne joue pas seul. Nous sommes une symphonie secrète, un concert donné pour la lune seule, pour les étoiles qui, peut-être, écoutent.Pourtant, la solitude m’enlace parfois comme un manteau trop lourd. Le public est absent, ou caché dans le noir absolu qui nous entoure. Y a-t-il quelqu’un là-bas ? Une âme qui tremble au son de ma voix ? Ou suis-je condamné à ce dialogue intime avec mes propres fantômes ? La musique répond pour moi. Elle dit que l’art n’a pas besoin de foule pour exister. Elle existe dans le geste, dans la vibration de la corde, dans le regard de la lune qui ne juge jamais. Chaque note que je libère est une confession : j’ai connu la faim, les routes interminables, les chambres d’hôtel froides où la guitare était ma seule compagne. J’ai aimé, perdu, recommencé. La musique a tout recueilli, tout transmuté en or sonore.Les figures dansent maintenant plus vite. Mes doigts accélèrent, trémolos furieux, bends déchirants. Le rouge s’enflamme, le jaune explose en rires silencieux, l’orange rugit. Ils ne sont plus séparés de moi ; nous ne formons qu’un seul corps orchestral. La lune semble plus proche, comme si elle descendait pour mieux entendre. Dans cet instant, je comprends la magie profonde : la création est un acte d’amour envers l’invisible. Je donne tout, sans retenue, sans calcul. Le public, s’il existe, recevra ce don comme une caresse sur l’âme. Et même s’il n’y a personne, la nuit elle-même en sera changée.Peu à peu, la mélodie ralentit. Les accords se font plus espacés, plus profonds, comme des respirations après l’extase. Les figures se figent doucement, leurs flammes vacillent puis s’apaisent. Leurs bras restent levés, mais dans une pose de paix, de gratitude. La lune reste là, imperturbable, gardienne de ce secret partagé. Je pose ma paume à plat sur les cordes pour les faire taire. Le silence revient, immense, sacré. Un silence qui n’est pas vide, mais plein de tout ce qui vient d’être vécu.Dans cette conclusion que je porte en moi depuis toujours, je sais désormais que la musique n’est pas une fuite. Elle est le chemin. Ces figures surréalistes, ces instruments vivants, ces ombres colorées ne sont pas des hallucinations de la scène. Elles sont moi. Elles sont chaque artiste qui a osé transformer sa douleur en beauté, sa solitude en lien universel. La guitare, ma fidèle amante, m’a appris que l’on n’est jamais seul quand on crée. La lune, ce témoin impassible, m’a rappelé que tout passe, mais que l’écho demeure. Demain, je reprendrai la route, guitare sur l’épaule, cœur ouvert aux vents. Mais ce soir, sous cette lune complice, j’ai compris l’essentiel : l’art n’est pas dans la perfection des notes, mais dans l’abandon total à ce qui nous dépasse.Je me lève lentement. Mes doigts sont endoloris, mon âme apaisée. Les figures restent là, figées dans leur beauté étrange, prêtes à s’animer à nouveau dès que je les appellerai. La lune me sourit, me semble-t-il, d’un sourire discret et éternel. Je murmure un merci silencieux à l’univers. La musique continue en moi, même quand les cordes se taisent. Elle est la voix du monde, et je suis son humble interprète. Pour toujours.(dessin graphique remasterisé en vidéo par une i a)
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Peintre cubofuturiste peignant la dégradation planétaire pour éveiller les consciences écologistes.
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